26/04/2026
Réflexion critique sur la construction d’universités à Mbujimayi et Kananga : nécessité ou priorité mal orientée ?
Par : Assistant DARELL NGOYI MALANGU, Economiste Pionnier Intégré, basé à Mwene Ditu dans la province de Lomami.
Le débat suscité par la prise de position de Jean-Marc Kabunda autour de la construction d’universités à Mbujimayi et à Kananga met en lumière une problématique fondamentale du développement en République Démocratique du Congo : celle de la hiérarchisation des priorités publiques dans un contexte de ressources limitées.
D’emblée, il convient de poser une distinction essentielle : la construction d’universités est une nécessité stratégique, mais non une priorité immédiate dans le contexte socio-économique actuel du Grand Kasaï.
1. Université : un symbole souvent mal compris
Dans l’imaginaire collectif, l’université est perçue comme un ensemble d’infrastructures modernes. Pourtant, les grandes institutions académiques mondiales ne tirent pas leur prestige de leurs bâtiments, mais de :
la qualité de leurs productions scientifiques,
la pertinence de leurs recherches,
et leur capacité à impacter la société.
Autrement dit, une université est d’abord un écosystème intellectuel avant d’être un patrimoine immobilier.
De plus, dans de nombreux pays, les universités de renom ont été développées grâce à :
des fondations privées,
des partenariats public-privé,
ou encore des financements issus de la recherche et de l’innovation,
et non exclusivement par l’argent du contribuable.
2. Le paradoxe éducatif du Grand Kasaï
Le Grand Kasaï présente une réalité paradoxale :
Une grande partie de ceux qui créent de la valeur économique n’ont pas nécessairement fait des études universitaires.
À l’inverse, une proportion significative de diplômés universitaires peine à transformer leur savoir en opportunités économiques concrètes.
Ce constat pose une question fondamentale :
À quoi sert une université si elle ne produit pas de solutions adaptées à son environnement ?
3. La hiérarchie logique du système éducatif
Un système éducatif solide repose sur une base cohérente :
1. Enseignement primaire → fondement des compétences de base
2. Enseignement secondaire et professionnel → orientation et acquisition de compétences pratiques
3. Enseignement supérieur et universitaire → spécialisation et innovation
Dans le contexte du Kasaï, cette pyramide est déséquilibrée :
insuffisance d’écoles bien équipées,
manque d’encadrement pédagogique,
quasi-absence de formation professionnelle adaptée au marché local.
Construire des universités sans consolider ces bases revient à ériger un toit sans fondations solides.
4. Universités existantes : un potentiel sous-exploité
Des institutions comme l’Université Officielle de Mbujimayi existent déjà. Leur problème principal n’est pas leur inexistence, mais :
le manque d’infrastructures adéquates,
l’insuffisance de moyens logistiques,
la faible attractivité académique et sociale.
Même après certaines initiatives de modernisation, un constat persiste :
les étudiants kasaïens continuent de migrer vers d’autres pôles universitaires comme :
Kinshasa
Lubumbashi
Goma
Kisangani
Ce phénomène révèle une réalité plus profonde :
ce n’est pas seulement l’université qui fait défaut, mais l’environnement global de vie et de travail.
5. Le problème structurel : un écosystème économique fragile
L’absence d’attractivité du Grand Kasaï repose sur plusieurs facteurs :
infrastructures routières déficientes,
faible accès à l’électricité et à l’eau,
manque d’opportunités entrepreneuriales,
tissu économique peu dynamique.
Dans ces conditions, même un diplômé de haut niveau se retrouve :
soit au chômage,
soit en situation de sous-emploi.
Cela conduit à une conclusion claire :
former sans créer d’opportunités revient à produire du chômage qualifié.
6. La question du comportement des élites
Un élément souvent évité dans le débat mérite pourtant d’être posé avec lucidité :
> Les décideurs publics et les élites locales n’inscrivent pas leurs propres enfants dans les universités de leur région.
Ce choix traduit un manque de confiance implicite dans le système local.
Or, aucune réforme éducative ne peut réussir sans exemplarité des élites.
7. Réorienter les priorités : une approche pragmatique
Dans un contexte de rareté des ressources, les choix doivent être stratégiques.
Face à l’alternative suivante :
construire des universités ultramodernes,
ou investir dans des infrastructures structurantes,
le choix rationnel, dans l’état actuel, s’oriente vers :
les routes de desserte agricole,
les infrastructures énergétiques,
les systèmes d’appui à l’entrepreneuriat,
la formation technique et professionnelle.
Pourquoi ?
Parce que ces investissements :
stimulent directement la production,
créent des emplois,
et posent les bases d’un écosystème capable, à terme, de soutenir une université performante.
8. Vers une vision intégrée du développement
L’université doit être pensée non comme un point de départ, mais comme un aboutissement d’un processus de développement.
Une approche plus efficace consisterait à :
renforcer les institutions existantes,
développer des pôles de formation professionnelle spécialisés (agriculture, mines, numérique),
encourager la recherche appliquée aux réalités locales,
créer des liens entre université et secteur productif.
Conclusion
La position de Jean-Marc Kabunda trouve un écho dans une analyse pragmatique du contexte du Grand Kasaï.
Construire des universités est nécessaire.
Mais en faire une priorité absolue, sans résoudre les problèmes structurels de base, relève davantage d’une logique symbolique que d’une stratégie de développement.
En définitive, la vraie question n’est pas :
> « Faut-il construire des universités ? »
mais plutôt :
> « Dans quel ordre et dans quel écosystème ces universités pourront-elles réellement produire de la valeur ? »
Et à cette question, la réponse semble claire :
sans routes, sans énergie, sans tissu économique, même la plus belle université risque de n’être qu’un monument silencieux.