11/11/2025
Côte d’Ivoire, pluralisme religieux, politique et surtout ethnique — un potentiel inexploité.
Ce qui devrait être notre force est ce qui nous divise le plus.
Plus de soixante ethnies, avec leurs belles alliances interethniques.
Nos aïeux ont autrefois utilisé ces alliances interethniques comme une force conciliante, soit pour éviter des conflits, soit pour les régler.
Moi, je suis Andôh, je viens de Prikro, j’y ai grandi. Avant de voyager, mes grands-parents m’ont inculqué certaines valeurs. Ils m’ont enseigné les alliances interethniques. Je sais, par exemple, que les Andôh et les Baoulé sont alliés ; on se taquine beaucoup au nom de l’alliance. Et au nom de cette même alliance (Toukpê), on ne doit jamais arriver à la bagarre. Même si la tension monte et que l’un des protagonistes crie « Toukpê », personne n’a le droit de soupirer bruyamment, au nom de l’alliance, mettant ainsi fin aux querelles.
De même, si moi, Andôh, je suis en train de me chamailler avec un autre individu non allié et qu’un Baoulé (Koissiafouê) ou un Agni (n’zannoufouê) ou un Abron, Koulango me dit « Toukpê », il faut laisser tomber : au nom de l’alliance, je n’ai plus le droit de continuer.
Cette même alliance entre les Andôh et les Bron est tellement forte qu’elle annule les liens du mariage. Au nom de l’alliance, un Andôh ne peut pas épouser un Bron, de peur qu’ils s’insultent souvent ou en arrivent à la bagarre.
Au nom de l’alliance, un Baoulé, un Agni, un Bron ou un Koulango peut entrer dans mon village et séduire la femme d’un Andôh ; s’il parvient à s’enfuir après son forfait, le mari Andôh cocu ne peut plus s’en prendre à lui au nom du « Toukpê ». Et c’était ainsi dans toute la Côte d’Ivoire.
[Concernant l’alliance entre l’Andôh et le Bron, la légende raconte qu’elle est née suite à un conflit sanglant. Les Andôh, autrefois chefs guerriers en quête de terre, devaient affronter les Bron qui étaient déjà installés et défendaient leur territoire. Ainsi naquit un conflit mêlant force physique et mysticisme entre les deux peuples. De chaque côté, il existe un roi qui donne les ordres et les stratégies de guerre. Par conséquent, celui qui parvient à éliminer le roi adverse remporte la bataille. « Une troupe sans leader ne peut plus combattre. » Les Andôh parvinrent à décapiter le roi Bron. Ils venaient de gagner la bataille, mais il s’agissait d’un affrontement ayant fait couler beaucoup de sang humain. Pour éviter que de telles atrocités ne se reproduisent, ils décidèrent de pactiser, allant jusqu’à briser les liens du mariage en donnant en sacrifice l’un des leurs, de chaque côté.]
Ces alliances se sont souvent tissées sur des liens de sang après des conflits fratricides et déshumanisants. Pour éviter que de tels conflits communautaires surviennent, les peuples étaient amenés à donner l’un des leurs en sacrifice pour consolider les alliances. C’est ainsi que nos parents ont établi les alliances interethniques pour ne plus revivre les conflits intercommunautaires.
Ce qui était notre force hier ne l’est plus aujourd’hui au nom de la politique. Et cela est arrivé lorsque certaines personnes, avides de pouvoir, tripatouillant nos us et coutumes par méconnaissance, ont décidé de bâtir leur hégémonie politique sur la fibre ethnique et religieuse.
Si nous parvenons à transmettre ces valeurs coutumières à nos enfants, ils réussiront à mieux vivre ensemble et à mieux se connaître. Mais pour transmettre une valeur, il faut l’avoir soi-même et l’incarner. C’est pourquoi j’invite chacun à se rapprocher de ses origines et à s’imprégner des valeurs coutumières, allez-y avec vos enfants. Allez à la rencontre d’autres peuples, d’autres coutumes, d’autres histoires : cela nous évitera ce que nous vivons aujourd’hui.
Dr Kouadio Jean-Baptiste, pour les nouveaux
KKJB, pour les anciens
Sans cœur / 100 cœurs pour les plus intimes