11/08/2024
Mes aventures chez le boutiquier du quartier
..Inutile de vous dire que j'ai joué le civilisé pour éviter la bastonnade, pas la peine de dire que j'ai élégamment talala (fui, s'il y a de l'élégance dans la déconvenue), avec une peur déguisée en mépris, j'ai esquivé l'humiliation en esquissant un sourire d'intello ; en tout cas, je croyais avoir gardé mon honneur sauf. Mais ceci n'était valable que le temps de tourner le dos.
En vérité, sur la route du retour à la maison, la queue entre les jambes tel ce chien male, battu par son rival lors d'une dispute autour d'une femelle en période de chaleur, je ruminais ma douleur, je ruminais mon envie de trouver comment faire regretter cette impertinence à cet homme plutôt mal famé qui a osé me confondre à son rang d'analphabète. Et je me disais : 'quel imbécile celui-là ! Pour qui se prend-il pour me dire que je suis mal famé ? Et lui alors, illettré de son état, suis-je son égal ? Avec son blouson déchiqueté de partout telle la bâche de séchage de manioc trempé de ma grand-mère Pauline, il a osé m'adresser la parole avec condescendance ! Je vais le lui faire payer cette impolitesse ! Diantre ! Qu'il aille au diable !...me voici humilié par un inconnu pour une histoire de savon de cent cinquante francs'.
Après ces vigoureuses pensées qui m'emportaient par-delà les réalités, je sentis soudain mon irréalisme. En réalité, que pouvais-je faire devant une telle situation, si ce n'est garder le calme et faire le malin diplômé qui n'aime pas les problèmes ? Oui, j'ai été à l'école, je suis enseignant, j'ai des diplômes... et alors !? Tout le monde le sait, l'école ne garantit pas nécessairement le charisme, mais au moins, elle permet d'évaluer les situations et de comprendre ses propres limites. Le taximan au moins, grâce à son ignorance que je suppose sans même le connaître, peut se donner la peine de bagarrer en public et même insulter tout en gardant son honneur de taximan. Dans mon esprit formaté de légendes et mythes, loin de la réalité, j'avais imaginé une scène de gladiateurs dans laquelle je donnais une véritable leçon de ''savoir-respecter-l'enseignant'' à un homme mal éduqué qui s'attaqua fortuitement à un innocent homme cultivé qui ne cherchait qu'à obtenir un petit crédit en nature chez le boutiquier. Et là, pendant que j'y pensais, je me souvins de la scène. En fait, le très respectueux boutiquier Bouba était dans la pénombre de sa boutique, derrière l'obscur comptoir sur lequel étaient achalandées les marchandises. Et moi, dehors, déambulant comme un mauvais esprit chassé du buffet des dieux, je traînais sous les gouttelettes d'eau qui suintaient du neemier, le grand arbre qui jonche l'entrée du magasin de la boutique. La lumière à l'extérieur de la boutique ne me permit donc pas de voir la scène intérieure. En y pensant posément, je me rendis compte, a posteriori, que Bouba me voyait errer dehors, et que c'est lui qui donnait les consignes au robuste taximan pour qu'il me retienne. Oh ! Quelle déconvenue ? Si seulement je m'en étais rendu compte à temps, je me serai sauvé la face en partant
Je me repassai la scène en boucle et la conclusion était sans appel : Bouba en avait marre de moi ; j'étais devenu 'persona non grata'. Comment donc vivre dans ce quartier en étant privé de la générosité du seul boutiquier du coin ? Il était le seul secours de tous les enseignants comme moi. P*s, la boutique de Bouba jonche la seule route menant vers mon école. Il n'y a aucune alternative, à moins de passer par des sentiers épineux et caillassés qui donnent tous au mayo (rivière). La situation était, on ne peut plus invivable pour moi. Y pensant encore davantage, je me rendis compte qu'en plus de rentrer bredouille, sans bougie, sans sucre, sans sardine et sans savon, j'ai failli me faire bastonner par un molosse dont les coups m'auraient démoli le visage sans ménagement aucun.
J'accepte de dormir dans l'obscurité, de toutes les façons, je n'ai pas de choix. Dsions que j'acceptai dormir affamé ; un fait qui donnait raison au taximan mal poli qui m'a accroché devant la boutique. Et rien qu'en pensant que j'étais aussi facilement découvert par un vulgaire type que je remarquai l'existence pour une première fois, j’eus la rage du lion. Mais est-ce le véritable et seul problème auquel j'étais confronté ? En réalité, c'était le début de la grande humiliation. En fait, maintenant que Bouba ne voulait plus me voir et que nous n'étions qu'au jour 4 du mois de janvier, comment allais-je faire pour me rendre à l'école en traversant la boutique de manière invisible ? (A suivre...)
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Calvin Beloko