29/05/2026
Tourisme en Corse, il est temps de changer de logiciel
Depuis des décennies, le tourisme est présenté comme la locomotive de l'économie corse. Il représente une part considérable de notre richesse, irrigue nos commerces, nos hôtels, nos restaurants, nos transports, nos artisans et une partie importante de l'emploi insulaire.
Mais une question doit désormais être posée avec lucidité, notre modèle touristique est-il encore soutenable ?
Car derrière les chiffres de fréquentation et les records annoncés chaque été, la réalité du terrain est beaucoup plus préoccupante.
Les entreprises voient leurs coûts exploser. Les difficultés de recrutement s'aggravent,le logement des salariés est devenu une problématique majeure, les transports aériens et maritimes pèsent de plus en plus lourd sur le budget des visiteurs comme sur celui des résidents. Dans le même temps, les acteurs traditionnels de l'hôtellerie, de la restauration et du commerce sont soumis à des contraintes fiscales, sociales et réglementaires toujours plus importantes.
Pourtant, malgré ces difficultés, ils continuent d'investir, d'embaucher, de former et de faire vivre nos territoires.
Le véritable sujet n'est donc plus de savoir comment attirer davantage de touristes, le véritable sujet est de savoir comment permettre aux entreprises corses de continuer à vivre du tourisme.
Car une économie touristique qui fragilise ses propres acteurs finit toujours par s'affaiblir elle-même,et la question du logement illustre parfaitement cette contradiction.
Jamais la Corse n'a accueilli autant de visiteurs,pourtant, jamais il n'a été aussi difficile pour un salarié, un jeune actif ou une famille de se loger à proximité de son lieu de travail.
L'explosion des meublés touristiques et l'augmentation constante du nombre de résidences secondaires ont profondément modifié l'équilibre du marché immobilier. Dans certaines microrégions, une part significative du parc immobilier est désormais occupée seulement quelques semaines par an ou réservée à une activité saisonnière.
Personne ne conteste le droit de posséder une résidence secondaire ni celui de louer son bien. Mais lorsque les infirmiers, les serveurs, les employés de commerce, les artisans, les enseignants ou les forces de sécurité ne trouvent plus à se loger, c'est toute l'économie locale qui commence à dysfonctionner.
Cette situation n'est plus un simple sujet immobilier, elle devient un sujet économique majeur.
De la même manière, nous devons avoir le courage de poser la question de l'équité entre les différents acteurs du tourisme.
À activité comparable, les règles doivent être comparables.
Les hôtels investissent lourdement, respectent des normes strictes, emploient du personnel déclaré, supportent des contrôles réguliers et contribuent largement aux recettes fiscales et sociales. Ils ne peuvent pas durablement évoluer dans un environnement où la concurrence bénéficie de cadres radicalement différents.
La régulation n'est pas une punition.
La régulation est la condition d'une concurrence loyale.
Autre enjeu stratégique, les transports.
Une île dont l'économie dépend fortement du tourisme ne peut accepter que son accessibilité soit devenue un facteur d'incertitude permanent,le coût du transport constitue aujourd'hui un élément déterminant dans le choix des destinations,lorsque venir en Corse devient significativement plus cher que rejoindre d'autres destinations méditerranéennes, nous créons nous-mêmes un handicap concurrentiel.
Enfin, la Corse doit engager une réflexion de fond sur son positionnement,la croissance infinie du nombre de visiteurs ne peut pas constituer un projet économique.
L'avenir réside probablement davantage dans la qualité que dans la quantité.
Un tourisme davantage tourné vers la nature, le patrimoine, la culture, la gastronomie et l'authenticité.
Un tourisme qui profite davantage aux producteurs locaux, aux commerces indépendants et aux entreprises corses.
Un tourisme qui crée de la valeur sans dégrader la qualité de vie des habitants.
Le véritable défi n'est pas d'accueillir toujours plus.
Le véritable défi est de mieux accueillir, mieux répartir et mieux partager la richesse créée.
La Corse n'a pas besoin de compassion économique.
Elle n'a pas besoin non plus de statistiques rassurantes publiées chaque fin de saison.
Elle a besoin d'une vision.
Une vision capable de concilier attractivité touristique, développement économique, accès au logement, compétitivité des entreprises et qualité de vie des habitants.
Car si nous ne corrigeons pas aujourd'hui les déséquilibres qui apparaissent, nous risquons demain de disposer d'une destination toujours aussi attractive pour les visiteurs, mais de moins en moins vivable pour ceux qui y travaillent, y entreprennent et y vivent toute l'année.
Et une économie qui ne permet plus à ses habitants de vivre dignement de leur travail finit toujours par atteindre ses limites.