09/09/2023
⚡ Déclaration de Benoît Feuillu des Soulèvements de la Terre au procès du 8 septembre à Niort
# # Nul parmi nous ne cessera de s’organiser.
J’ai eu ces trois dernières années la joie de participer au mouvement anti-bassines, de contribuer à bâtir ses mobilisations, et de me lier ainsi aux terres et marais des deux-sèvres et à leur habitant.es.
C’est important dans ce tribunal de dire quelque chose de cette joie :
parce des manifestations comme celles que l’on a vécu ces trois dernières années sont de très belles œuvres collectives.
parce que les centaines de personnes qui ont participé à organiser ces manifestations étaient animées par un sens profond de l’utilité de leur tâche et par la nécessité d’agir ici et maintenant
parce que ce qui s’est produit dans les deux-sèvres a redonné a beaucoup le goût de manifester et l’espoir que cela puisse réellement changer les choses.
C’est important de commencer par la joie parce que cette joie a été profondément détériorée par les blessures et mutilations qu'a choisi de causer ce gouvernement sur des centaines de manifestant.es pour semer la terreur.
C'est important de rappeler ce qui nous anime parce que l'on voudrait ici que les habitant.es de ce pays aient peur demain de manifester, qui plus est de participer à organiser des manifestations, peur des grenades, des contrôles, des amendes, des peines, des incarcérations.
C’est important parce que l'on va nous dire dans ce tribunal que ces démonstrations de dignité collectives, cette sommes de solidarités et d’ingéniosités devraient être considérées comme des délits.
Tout cela alors que ces manifestations pallient précisément les manquements de l’État et de la justice. Ces manifestations offrent des réponses concrètes aux graves défaillances des préfectures qui autorisent la construction d‘infrastructures qui vont contre l’intérêt des habitant.es des territoires impactés. Ces manifestations trouvent des solutions sur le terrain pour parer aux contre-temps des tribunaux qui reconnaissent parfois l’illégalité des bassines, leurs impacts délétères sur les milieux de vie, mais une fois que celle-ci sont construites, remplies, et qu’il semble alors trop t**d pour revenir en arrière.
Dans ce tribunal on va aujourd’hui tenter de mettre en cause de soit-disant organisateurs. Mais ce qui est en réalité insupportable aux autorités c'est que des dizaines de milliers de personnes, de leur propre chef, prennent le risque de braver une interdiction de manifestation, parce que la cause qu'elles défendent leur apparaît comme nécessaire et juste, alors que la loi ne l'est plus.
Il est aussi ridicule qu’archaïque d'imaginer que, sur un enjeu aussi vital que l’eau, ces œuvres collectives puissent cesser parce que l'on enfermerait ou bannirait aujourd’hui quelques personnes désignées comme organisateurs. Nos mouvements ne sont pas le reflet d’une quelconque structuration verticale et militaire. Ils ne se constituent pas en miroir de ceux qui nous ont lancés leur grenades et de leur colonels. Les mois derniers ont suffisamment démontré que ces mouvements repoussaient partout quand on menaçait de leur couper l’herbe sous le pied.
Quels que soient les rôles désignés, les enquêtes de gendarmerie nous visant sont faites pour produire une fiction qui permette à tous niveaux de séparer et de condamner. Affirmer, comme le fait dans le dossier un officier infiltré sur le campement d'octobre dernier, qu’une partie conséquente de celles et ceux qui étaient venues jusque sur les terres rouges de Sainte-Soline n’y étaient pas pour défendre l’eau est une insulte faite à l'ensemble des manifestant.es présents. Alors que nous venons de vivre l'été le plus chaud jamais enregistré, mésestimer la teneur de l’engagement et la colère des jeunes générations – et des moins jeunes d’ailleurs - face à l’état dans lequel le monde leur est laissé est un bien mauvais procédé. Ne pas reconnaître leur lucidité à percevoir quelles sont les infrastructures qui aggravent le ravage est une faute. Leur dédaigner toute motivation politique est une petite rengaine bien trop usée.
Ce qui s'est produit après le 25 mars, la solidarité, de tous et toutes, la présence de la foule à chaque procès depuis - que les accusés soient des lapins roses, des moines défroqués, des manifestant.es masqué.es, des paysannes ou des grand-parents naturalistes - montre que ce processus de division ne fonctionne plus.
Après avoir ciblé de « simples manifestant.es », un régime en pleine crise d’autorité s'en prend aujourd'hui à des porte-paroles d'organisation dont il ne supporte pas qu'elles aient cessé de se soumettre à ses injonctions et ne se désolidarisent pas de celles et ceux qui manifestent.
Au vu des questions posées durant nos auditions, mettre des organisateurs sous le feu des projecteurs est surtout un moyen pour les autorités de tenter d'escamoter ce qu'elles ont elles-même organisé. Le dispositif de cette enquête vise à les dédouaner d'avoir délibérément organisé les blessures et mutilations de centaines de manifestant.es pour défendre un cratère. Il s'agit d'imposer dans un tribunal un récit sur l'organisation de cette manifestation qui déresponsabilise le gouvernement de ses choix brutaux et délibérés de maintien de l'ordre, de l'entrave de l'accès aux blessés, des 2000 grenades jetées en moins de 2h sur la foule. On s'empresse aujourd'hui de passer en justice des responsables syndicaux et associatifs, mais on fait tout pour protéger les organisateurs du dispositif de maintien de l'ordre, et pour cacher les noms des gendarmes qui ont tiré sur Serge, Micka et les autres. Y-a-t-il aussi une justice et des tribunaux pour ceux qui martyrisent leur population ? ou faut-il dans ce pays que de nouvelles révoltes explosent pour que soient dénoncés les crimes de la police plutôt que les mobilisations de ceux qui lui font face ?
Demain, des projets de bassines seront abandonnées, que vous le vouliez ou non et ce sera grâce à ces manifestations. On se souviendra probablement des 31 octobre et 25 mars derniers comme de moment déclencheurs dans le tournant qui se doit d’être pris pour protéger et partager l’eau. On se souviendra peut-être aussi des juges et de la manière dont certains auront pris parti pour les intérêts des lobbys et les plus toxiques du pays contre ceux de la population, et d’autres qui auraient enfin pris la mesure de la situation. Les générations à venir, la notre aussi, devront vivre dans un monde plus ou moins mutilé par le fait d’avoir agi à temps ou pas. Nul parmi nous ne cessera de s’organiser pour qu’il puisse être encore temps.
Je n'ai rien d'autre à déclarer ici.