19/07/2025
On l’appelait sorcière. On la disait f***e.
Certains l’accusaient d’être perverse, simplement parce qu’elle aimait une autre femme.
Mais Alma Karlin n’écoutait plus les murmures.
Elle était née en marge. Et c’est depuis cette marge qu’elle décida de conquérir le monde.
Elle naît en 1889 à Celje, à une époque où la Slovénie fait encore partie de l’Empire austro-hongrois.
Dès l’enfance, on la regarde comme une erreur.
Malformations physiques, troubles moteurs, et ce regard profond que personne ne comprend.
La sage-femme dit à sa mère qu’elle ne survivra pas.
Elle a survécu. Et bien plus encore : elle a vécu plus intensément que beaucoup de ceux qui se croyaient normaux.
Orpheline très tôt, élevée dans un milieu étouffant, Alma refuse la condamnation silencieuse qu’on veut lui imposer.
Elle étudie les langues — douze au total.
Elle apprend le latin, l’espéranto, le chinois, mais aussi le français, l’anglais, l’italien…
Non par vanité, mais parce que pour elle, le langage est un passeport.
En 1919, munie d’une valise en carton, d’une vieille machine à écrire baptisée Erika et d’un dictionnaire multilingue qu’elle a elle-même conçu, Alma part de Gênes pour parcourir le monde.
Pendant huit ans, elle traverse plus de soixante pays — du Pérou au Japon, de l’Inde à la Nouvelle-Zélande.
Sans argent. Sans soutien.
Elle écrit des articles qu’elle envoie à des journaux européens.
Autodidacte, anthropologue, écrivaine, voyageuse, elle devient la chroniqueuse de l’invisible.
Le monde, qui l’avait un jour rejetée, finit par l’écouter.
Mais chaque retour est un nouvel exil.
Elle est arrêtée par les n***s, soupçonnée de soutenir Tito.
Puis les partisans de Tito l’isolent à leur tour, la jugeant “Allemande dangereuse”.
Elle n’a jamais été assez bien pour personne… sauf pour Thea.
Thea Schreiber Gamelin, peintre allemande, fut sa compagne pendant vingt ans.
Son refuge. Sa famille choisie.
La seule qui lui resta fidèle jusqu’à la fin.
Quand Alma meurt en 1950, presque seule, les objets qu’elle avait collectionnés toute sa vie — plus de 850 pièces venues de cultures lointaines — sont accusés de sorcellerie.
Aux enfants, on disait :
“Si tu n’es pas sage, Alma Karlin viendra te chercher.”
Une femme qui avait rêvé de comprendre le monde… est devenue un épouvantail.
Aujourd’hui, cette même ville qui la craignait a érigé une statue en son honneur.
Et son “Cabinet de curiosités”, autrefois moqué, est devenu un trésor du Musée Régional de Celje.
Alma fut mille choses : polyglotte, écrivaine, voyageuse solitaire, femme libre, différente.
Mais surtout, elle fut courageuse dans un monde qui exigeait la soumission.
Et dans une époque qui la traitait de monstre, elle a choisi de continuer à marcher.