15/05/2026
« 𝐓𝐨𝐢 𝐆𝐫𝐨𝐬!, 𝐛𝐨𝐮𝐠𝐞-𝐭𝐨𝐢, 𝐯𝐢𝐞𝐧𝐭 𝐚𝐮 𝐜𝐫𝐨𝐬𝐬𝐟𝐢𝐭 𝐞𝐭 𝐭𝐮 𝐯𝐚𝐬 𝐝𝐞𝐯𝐞𝐧𝐢𝐫 𝐟𝐢𝐭 »
Whaouh… j’adore.
Là, vraiment, je sens monter quelque chose en moi.
Un petit frisson.
Une excitation presque animale.
Comme un vampire devant une nuque fraîche à l’entrée d’une boîte gothique.
Je me frotte les mains avec un léger rictus sadique :
“Ahhhh… enfin un truc à se mettre sous la dent.”
Et justement, parlons-en de cette ambiance sanguinolente.
Du rouge.
Du noir.
De cette esthétique de film catastrophe entre pandémie mondiale, combat clandestin et bande-annonce américaine sous stéroïdes.
Parce que cette publication ne parle pas d’obésité.
Elle la met en scène.
Tout est pensé pour provoquer la peur :
le rouge agressif, couleur du danger, du sang, de l’alerte ;
les corps face à face comme sur un ring ;
les slogans qui cognent comme des uppercuts :
“1,2 million de morts…”
“La graisse viscérale écrase ton cœur…”
“Bouge. Discipline-toi.”
TATADAAAAAM.
Il manque juste un hélicoptère en flammes et Bruce Willis qui hurle :
“BORDEL, FAITES DES BURPEES !”
Et c’est fascinant parce qu’en quelques secondes, tout est réduit à un vieux réflexe humain ultra primaire :
le clivage.
Le bien contre le mal.
Le sain contre le malsain.
Le mince contre le gros.
Les disciplinés contre les faibles.
D’un côté : le héros gainé, transpirant la vertu et la maîtrise de soi.
De l’autre : le corps obèse.
Silencieux. Pathologique. Dangereux.
Presque présenté comme une menace sociale.
Et là je me dis :
mince… j’espère que dans ta vision du monde tu ne fonctionnes pas toujours comme ça.
Parce que ce raccourci :
mince = sain
gros = problème
ça me rappelle étrangement d’autres raisonnements simplistes très à la mode :
“Trop d’immigration = crise"
"Trop de pauvres = insecurités"
“Trop de gras = apocalypse métabolique.”
C’est pratique les boucs émissaires.
Ça évite de réfléchir.
Sauf que l’obésité n’est pas une battle de CrossFit entre les courageux et les faibles.
C’est une maladie chronique multifactorielle.
Allez, on refait les bases, encore une fois :
L’obésité est une maladie chronique.
Non, les personnes obèses ne sont pas des paresseux.
Non, “bouge-toi et mange moins” n’est pas un traitement.
Oui, on peut être obèse ET sportif.
Oui, certains sportifs olympiques auraient probablement été recalés par cette affiche.
Et non, la volonté seule ne suffit pas à réguler un système hormonal, psychologique, social, génétique et économique.
Parce qu’en réalité, il y a :
du trauma,
du stress chronique,
de la précarité,
des troubles hormonaux,
des médicaments,
des TCA,
de la dépression,
du burn-out,
des vulnérabilités neurologiques,
des facteurs génétiques,
des environnements obésogènes…
Mais j’imagine que :
“L’interaction complexe entre environnement obésogène et vulnérabilités neuropsychologiques”
ça claquait moins bien sur une affiche rouge sang.
Alors on préfère :
“Chaque kilo de graisse viscérale écrase ton cœur…”
Franchement, on dirait une bande-annonce Netflix :
“Cet été… dans un corps que la société déteste déjà… UN HOMME… mange un cookie.”
Et cette phrase extraordinaire :
“On essaye maintenant de faire croire que vouloir être en forme serait toxique.”
Ah bon ?
Où exactement ?
Chez qui ?
Dans quelle réalité parallèle ?
Parce qu’en 25 ans de métier, je n’ai encore jamais entendu quelqu’un dire :
“Attention Gérard, faire une promenade est une dérive”
Par contre, ce qu’on critique, ce sont les discours qui transforment la santé en morale.
Ceux qui donnent à croire qu’un corps mince serait forcément vertueux, courageux, méritant…
et qu’un corps gros serait forcément irresponsable.
Et là, on touche à quelque chose de profondément malsain :
la confusion entre santé et valeur humaine.
Parce qu’à force de présenter les personnes obèses comme des bombes à retardement sur pattes, on oublie un détail :
La honte ne soigne pas.
La culpabilité ne soigne pas.
La peur ne soigne pas.
Mais elles vendent.
Ah ça… elles vendent.
Et parlons deux secondes du collectif, puisqu’apparemment tout serait une affaire de “discipline individuelle”.
Si on voulait réellement lutter contre l’obésité :
on réglementerait sérieusement certaines pratiques de l’industrie agroalimentaire ;
on limiterait les stratégies marketing utilisant neurosciences, dopamine et nudge ;
on taxerait davantage certains produits ultra-transformés ;
on améliorerait l’accès à une alimentation de qualité ;
on prendrait enfin la santé mentale au sérieux ;
on lutterait contre la précarité ;
on arrêterait de laisser les gens exploser en burn-out avant de leur dire d’aller faire des squats.
Parce que oui : l’obésité est aussi politique.
Mais ça, c’est moins sexy qu’un slogan rouge avec un type torse bombé devant un logo de CrossFit.
Et puis cette phrase finale… chef-d’œuvre absolu :
“Personne ne viendra sauver ton corps à ta place.”
Magnifique.
On sent presque le sous-texte :
“Toi gros, bouge-toi.
Viens au CrossFit.
Soulève des pneus.
Deviens enfin fréquentable.”
Parce qu’au fond, cette publication ne parle pas tant de santé.
Elle parle de contrôle.
De mérite.
De peur.
Et d’un fantasme très contemporain :
celui qu’un corps mince serait la preuve d’une supériorité morale.
Alors oui :
bouger est bénéfique.
Le sport peut sauver des vies.
Prendre soin de soi est important.
Mais humilier les gens n’a jamais été une politique de santé publique.
Et transformer l’obésité en affiche de propagande guerrière…
ce n’est pas de la prévention.
C’est juste du marketing culpabilisant déguisé en vertu.