15/02/2026
Épisode 3 :
Chapitre 2 : LA VILLE QUI NE DORT JAMAIS
Cotonou ne dort jamais vraiment.
Même quand la nuit s’étire, la ville respire encore — klaxons lointains, groupes électrogènes, éclats de rire étouffés, prières murmurées, rêves suspendus.
Pour Ayélé, Cotonou n’est pas seulement une ville.
C’est une promesse.
Et une épreuve.
La FSS : entre vocation et vertige
La Faculté des Sciences de la Santé (FSS) s’impose comme une forteresse moderne : bâtiments clairs, amphithéâtres bondés, silhouettes pressées en blouses blanches, regards fatigués mais habités par l’ambition.
Ayélé marche vite. Toujours.
Sac sur l’épaule, cahiers serrés contre elle, écouteurs dans les oreilles sans musique. Elle aime entendre le monde.
— « Tu révises encore ? » lance Mina, sa meilleure amie, en la rattrapant à l’entrée du bâtiment principal.
Mina était musulmane de naissance, mais surtout fille de son temps.
Chez elle, la religion n’avait jamais été un champ de bataille intérieur. Elle faisait partie du décor, comme les salutations du matin ou les repas partagés. Elle respectait les bases, connaissait les prières, observait certaines traditions familiales… mais ne laissait jamais la foi diriger chacun de ses pas. Mina croyait à l’essentiel : être droite, être loyale, être humaine.
Et surtout, vivre.
Là où Ayélé était réserve et silence, Mina était éclat de rire. Là où Ayélé portait le monde sur ses épaules, Mina savait l’alléger. Elle parlait vite, riait fort, et ne supportait pas les atmosphères trop lourdes. Dès que la pression montait — examens, stages, avenir incertain — elle lançait une remarque piquante, parfois impertinente, toujours juste, qui faisait retomber la tension comme un ballon crevé.
— « Hé, on va pas sauver le pays aujourd’hui, on veut juste valider l’UE ! »
Toujours coiffée avec audace, Mina changeait de style comme d’humeur : tresses colorées, chignon haut, foulard noué façon urbaine. Elle transformait chaque détail en affirmation de soi. Son apparence était une déclaration silencieuse : je suis libre, et je l’assume.
À la FSS, on la repérait de loin. Non pas parce qu’elle parlait plus fort que les autres, mais parce qu’elle faisait du bien à ceux qui l’entouraient. Mina avait ce don rare de rendre les journées supportables. Elle n’aimait pas les drames inutiles, encore moins les secrets trop lourds — sauf quand ils concernaient ceux qu’elle aimait.
Car derrière la légèreté, Mina était farouchement loyale.
Une amie qu’elle choisissait, elle la défendait. Une injustice, elle la relevait. Elle ne promettait pas beaucoup, mais ce qu’elle promettait, elle le tenait. Avec Ayélé, cette loyauté prenait une forme presque instinctive. Elle sentait bien que son amie cachait quelque chose, une douleur, une profondeur qu’elle ne forcerait jamais.
— « T’inquiète. Le jour où tu parles, je suis là. Et le jour où tu veux juste rire… je suis là aussi. »
Mina rêvait d’une vie simple mais digne : réussir ses études, gagner son indépendance, voyager, aimer sans se perdre. Elle croyait que la science pouvait changer des vies, et que l’humour pouvait sauver des âmes.
Elle était l’inverse d’Ayélé…
et pourtant, son équilibre parfait.
— « Si je m’arrête, j’ai l’impression que tout s’écroule », répond Ayélé sans ralentir.
Mina sourit, mais son regard est sérieux.
— « On ne peut pas sauver tout le monde, Aye. Même pas soi-même. »
Ayélé ne répond pas.
Elle pense à Ouidah.
À l’enterrement.
À ce qu’elle porte désormais en silence.
Amitié sous pression
À la FSS, la compétition est invisible mais constante.
Personne ne crie, personne ne menace — mais chaque note, chaque classement, chaque regard compte.
Dans l’amphi, les étudiants se battent contre la fatigue, la peur de l’échec, la pression familiale.
— « Ma mère a déjà annoncé au quartier que je serai docteur », murmure un étudiant derrière elles.
— « Moi, mon père a vendu un terrain », souffle un autre.
Ayélé écoute.
Elle comprend trop bien.
Mina se penche vers elle :
— « Et toi ? Pourquoi la médecine ? »
La question est simple.
La réponse ne l’est pas.
— « Parce que certaines blessures ne se voient pas », dit finalement Ayélé.
Mina ne plaisante pas cette fois.
Les rêves et les silences
Le soir, elles révisent dans une chambre étroite à Akpakpa.
Ventilateur capricieux. Lumière jaune. Cahiers ouverts, esprits fatigués.
— « Un jour, je quitterai ce pays », dit Mina en s’allongeant sur le lit.
— « Pas moi », répond Ayélé.
— « Pourquoi ? »
— « Parce que quelqu’un doit rester. »
Un silence.
Ayélé se lève, va à la fenêtre.
En bas, la rue vit encore.
Elle sent parfois quelque chose vibrer en elle — une chaleur sourde, une tension étrange, comme si son corps réagissait à autre chose que le stress.
Elle n’en parle à personne.
Les cours s'enchaînent, précis et exigeants. Les TP, les examens, les stages hospitaliers : chaque jour était un test de résistance physique et mentale. Et dans cette routine, les tensions intérieures qu’elle traînait depuis Ouidah ne la lâchaient pas.
Elle avait des amis, bien sûr. Mais même parmi eux, elle restait partiellement distante. Mina était son ancre : rieuse, spontanée, capable de transformer un couloir silencieux en éclat de rire. À ses côtés, Ayélé retrouve un souffle, un instant de normalité. Mais elle savait que ce n’était qu’une trêve temporaire. Les cauchemars, ses visions de la pluie, de Nènè, du coffret… tout revenait la nuit, la laissant épuisée et inquiète de ce qu’elle pouvait devenir si jamais le collier réagissait.
Parmi les autres, Mael Francisco, son petit ami, était une présence calme et rassurante. Originaire d'Agoué d’ethnie Agouda, Maël était simple, travailleur, discret. Il ne parlait pas beaucoup, mais ses gestes, sa constance, sa patience parlaient pour lui. Il l’aimait sincèrement, et il voyait la fragilité sous son masque de force. Mais Ayélé, encore sous le choc des événements à Ouidah et du poids du collier, restait distante. Elle ne voulait pas l’entraîner dans son monde d’ombres et de secrets.
— « Maël… je… je peux pas. Pas maintenant. » avait-elle murmuré un soir, alors qu’ils marchaient après un cours trop long.
Et lui, fidèle, avait simplement hoché la tête, comprenant sans poser de questions inutiles. La patience de Maël devenait pour elle un refuge silencieux : il était là, stable, et elle pouvait s’y accrocher sans effort.
La vie étudiante apportait son lot de pressions supplémentaires : examens à venir, dossiers à rendre, rivalités pour les stages les plus intéressants. Mina, toujours prête à lancer une pique pour désamorcer, constate souvent :
— « Ayélé, t’as l’air de porter le monde sur tes épaules. Laisse-en un peu pour nous autres, sinon on va finir écrasés aussi. »
Les moments calmes étaient rares, et même ces instants étaient teintés par l’attente d’un basculement imminent. Ayélé sentait au fond d’elle que quelque chose allait survenir, un événement qui mettrait fin à cette illusion de normalité. Et plus les jours passaient, plus la tension s’accumulait.
Elle essayait de suivre les cours, d’aider Mina à réviser, de sourire à Maël… mais le collier pesait sur elle comme une promesse silencieuse d’orage. Chaque bruit dans le couloir, chaque regard insistant d’un professeur, chaque appel du téléphone semblait résonner avec la mémoire des temples profanés à Ouidah.
C’était un équilibre précaire. Entre rires, camaraderie et devoirs, Ayélé avançait, consciente que la vraie vie, celle qui la mettrait face à son héritage, n’avait pas encore commencé.