04/13/2015
Les sociétés entrepreneuriales africaines:
Une idée largement véhiculée par les médias, politiciens et économistes présente l’exploitation des ressources naturelles en Afrique comme étant un tremplin potentiel pour sortir le continent de longs siècles de misère et de sous-développement. Cette pensée fait écho aux forts taux de croissance économique, enregistrés aux cours des dernières années, par de nombreux pays africains dont l'économie est dépendante de l'exploitation du pétrole et de produits miniers. Or, ces chiffres sont artificiellement gonflés par les fluctuations mondiales du baril de pétrole et des cours à la bourse des minerais. En conséquence, nous pouvons voir que présentement un grand nombre d'États Africains (Nigeria, l'Angola, le Gabon, Congo-Brazzaville, Guinée équatoriale) qui ont misé sur les recettes pétrolières éprouvent de la difficulté à boucler leur budget en raison de la chute du prix mondial du baril en 2014 . Il en va de même pour la production minière (Afrique du Sud, Zambie) puisque les compagnies réduisent leurs investissements en Afrique pour se concentrer dans d’autres parties du monde où les coûts de production sont moins affectés par le manque d'infrastructures, la corruption, l'insécurité et l'absence d'industries de transformation.
Or, cette stratégie de miser sur la manne pétrolière ou minière découle d'une vision axée sur le court-terme, qui présente le désavantage de ne pas fournir la stabilité économique et sociale nécessaire favorisant la création d'une richesse durable. En Algérie et au Nigéria, le tout pétrole a détruit une agriculture autrefois prospère. De plus, lorsque cette richesse n’est pas détournée afin de nourrir la gabegie, la corruption et le gaspillage, elle constitue la base d’une économie de rente peu favorable à l’épanouissement d’une véritable culture entrepreneuriale dynamique.
Il est d’ailleurs faux de prétendre, qu’avant la découverte et l’exploitation des ressources naturelles, tous les peuples africains étaient orphelins de la richesse. En effet, l’entreprenariat ainsi que les relations commerciales sur le continent ne date pas d’hier. La preuve est que parmi les peuples les plus dynamiques en Afrique subsaharienne, nous retrouvons les Bamilékés du Cameroun et les Igbos au Nigéria. Ces deux peuples ont acquis une solide réputation sur le continent africain ainsi qu’ailleurs dans différents domaines d’activités entrepreneuriales (agroalimentaires, industries, banques, transports, services aux entreprises) incluant aussi les professions libérales.
Quels facteurs sont à l’origine de ce succès? Ils ont en commun d’avoir une société civile très structurée, comprenant des associations ou des confréries où les membres se rencontrent régulièrement dans le but de résoudre les problèmes socioéconomiques de la communauté. Lors de ces rencontres, il est question de la mobilisation des capitaux financiers par l’entremise des « associations tontinières » appelé Essussu chez les Igbos et Tchoua’ah ou Djangui chez les Bamilékés. Ces capitaux financiers sont utilisés à des fins de fructification ou bien pour résoudre des problèmes sociaux. Ces types de réseaux d’entraides économiques offrent aussi une sorte de sécurité sociale privée assurant une cohésion sociale à l’intérieur du groupe.
Les diasporas vivant à l’étranger, largement scolarisées, apportent aussi leur contribution en réinvestissant et en introduisant des innovations dans leur patrie d’origine comme en témoigne l’exemple de la réimportation au Nigéria par la diaspora Igbo des techniques textiles taïwanaises . Quant aux Bamilékés, ils sont fréquemment comparés aux Japonais en raison de leur combativité, leur discipline et le respect des valeurs familiales traditionnelles. Lorsqu’ils s’installent à un endroit, ils ont tendance à réussir là où plusieurs ont échoué car ils savent utiliser de façon optimale les informations dans leur environnement permettant la création d’opportunités d’affaires.
Les Bamilékés et les Igbos sont la preuve même que les Africains peuvent réussir individuellement en affaire tout en conservant des valeurs collectives et culturelles très solides. À ce titre, ils doivent servir de modèle aux autres peuples de l’Afrique subsaharienne qui désirent être sur la voie d’un succès durable alliant la prospérité économique, l’innovation et le respect de la culture.
Simon Cloutier-Cyr
Chargé de projet chez Wise & Expert Afrique
10 avril 2015