05/04/2026
On a encore une vidéo choquante qui tourne. Des Camerounais humiliés et maltraités par des employeurs chinois, sur notre propre sol, dans notre propre pays. On va encore faire la même danse : choc, indignation, lives enflammés, insultes contre « les Chinois », quelques hashtags… puis silence. Jusqu’à la prochaine vidéo.
Le problème, ce n’est pas « les Chinois » en tant que peuple. Demain, ce seront des Libanais, des Indiens, des Européens, peu importe. Le vrai problème, c’est un État qui permet, protège et récompense un système où des étrangers peuvent traiter les citoyens comme du bétail sans jamais craindre de vraies sanctions. Des entreprises étrangères maltraitent des Camerounais depuis des années : coups, humiliations, salaires de misère, horaires abusifs, menaces de renvoi. Tout le monde le sait. Et pourtant, ces mêmes entreprises continuent d’obtenir des marchés, des contrats, des avantages.
Mais il faut qu’on ait le courage de dire une chose dure : pour l’instant, on n’y peut pas grand-chose. Pas parce que nous serions maudits, mais parce que nous sommes malades. On souffre, en tant que peuples noirs, d’un syndrome dont j’ai entendu parler récemment, que j’ai approfondi à l’Université Laval : le syndrome de l’« impuissance apprise », théorisé par le psychologue Martin Seligman.
C’est quoi, l’impuissance apprise ? Seligman l’a découverte en travaillant d’abord… sur des chiens. Il les plaçait dans une situation où ils recevaient des chocs électriques qu’ils ne pouvaient pas éviter. Quoi qu’ils fassent, ils ne pouvaient pas arrêter la douleur. Après un certain temps, les chiens ont « appris » qu’ils n’avaient aucun contrôle sur ce qui leur arrivait. Plus t**d, on les a mis dans une autre cage, séparée en deux par une petite barrière : d’un côté, le sol envoyait des chocs ; de l’autre, il n’y avait plus de choc. Il suffisait de sauter de l’autre côté pour être en sécurité.
Les chiens qui n’avaient jamais connu la première situation ont immédiatement sauté pour fuir la douleur. Mais ceux qui avaient été conditionnés avant, ceux qui avaient appris que « quoi que je fasse, ça ne sert à rien », se couchaient et subissaient les chocs, sans même essayer de sauter. Ils avaient intégré l’idée que leurs actions ne changent rien. Ils étaient libres de bouger, mais prisonniers dans leur tête.
C’est ça, l’impuissance apprise : quand tu as tellement été frappé, humilié, trahi, que ton cerveau finit par enregistrer un message simple : « de toute façon, ça ne sert à rien ». Tu peux avoir la force physique, l’intelligence, la colère, mais intérieurement, tu es convaincu que lutter est inutile. Alors tu finis par ne plus essayer, ou seulement symboliquement.
Maintenant, transpose ça à notre histoire. Pendant des siècles, on a vu nos ancêtres enchaînés comme des animaux, fouettés, jetés à la mer. On a connu la colonisation, les massacres, les indépendances confisquées, les leaders assassinés souvent avec la complicité de leurs propres frères, les coups d’État, les dictatures, les répressions sanglantes. Tu marches pour tes droits, on tire sur ton frère, parfois sur ordre d’un dirigeant qui a la même couleur de peau que toi. Tu votes, on truque. Tu dénonces, on t’achète ou on t’écrase.
À force d’échouer, d’être trahi, d’être frappé, d’avoir vu ton frère être fusillé par le bourreau via son propre frère, tu envoies un message silencieux à tes enfants : « attention, ne va pas trop loin, ça ne changera rien, tu vas juste souffrir ». La peur, la fatigue, la résignation deviennent héréditaires. C’est comme si, de génération en génération, on transmettait ce réflexe des chiens de Seligman : on voit la barrière, mais on ne saute plus.
Ce syndrome n’est pas propre au Cameroun. Les mêmes réalités se vivent en Afrique du Sud, où des Noirs brûlent les commerces d’autres Noirs africains. On le voit dans d’autres pays africains, dans les bidonvilles, dans les quartiers oubliés, dans certaines diasporas où l’on accepte des humiliations quotidiennes au travail parce que « c’est déjà bien d’avoir un job ». Partout où l’on retrouve des Noirs écrasés par des systèmes violents, on retrouve ce même sentiment : « on n’y peut rien ».
L’impuissance apprise, c’est ça : à force de perdre, tu arrêtes de jouer, même quand tu as une chance de gagner. À force d’être trahi, tu arrêtes de faire confiance, même quand quelqu’un est sincère. À force d’être frappé, tu lèves les mains avant même que le coup parte. À force de voir tes luttes finir dans le sang ou la corruption, tu te dis que ça ne vaut plus la peine de risquer ta peau.
La première étape pour sortir de cette maladie collective, c’est de la reconnaître. Dire clairement : nous ne sommes pas maudits, nous sommes blessés. Nous ne sommes pas incapables par nature, nous sommes conditionnés par l’histoire. L’impuissance apprise n’est pas une identité, c’est un état psychologique. Et tout état psychologique peut être déconstruit, mais pas tant qu’on refuse de le nommer.
Tant qu’on pense que « c’est comme ça, on n’y peut rien », on reste comme les chiens de Seligman, couchés de notre côté de la cage, à subir des chocs alors qu’il existe une barrière à franchir. Ce n’est ni simple, ni magique, ni rapide, mais c’est possible. Dans les expériences, il fallait parfois que quelqu’un prenne le chien, le soulève et le fasse passer lui-même de l’autre côté pour lui réapprendre qu’une autre réalité existait. De la même façon, il nous faut des expériences concrètes de victoire, de justice, d’organisation réussie pour reprogrammer notre cerveau collectif.
On peut continuer à dénoncer les Chinois, les Libanais, les Occidentaux. Mais tant qu’on ne s’attaque pas à la fois à un État qui ne protège pas les siens, et à ce syndrome de l’impuissance apprise qui paralyse les nôtres, notre indignation restera un cri dans le vide. Le jour où nous reconnaîtrons cette maladie et où nous commencerons à nous soigner, ce jour-là, une simple vidéo ne sera plus seulement un choc émotionnel, mais peut-être le point de départ d’un vrai basculement.
Lire l’article complet sur mon blog : https://williamatoundem.wordpress.com/2026/05/04/analyse-organisationnelle-et-comportementale/
Serviteur William Nelson Atoundem