07/08/2022
👺 AVILIR LES PEUPLES 👺
Une fois qu'on a distrait et séduit les esprits, on s'efforce de les avilir.
Mais il est rare que les princes emploient la violence pour avilir leurs sujets : c'est à l'adresse qu'ils ont communément recours. Ils font construire des théâtres, des cirques, des salles de récréation, des casins, des redoutes : ils encouragent les talents propres à amuser le peuple et à fixer son inconstance : ils protègent ceux qui les cultivent, ils pensionnent des acteurs, des musiciens, des baladins, des histrions ; et bientôt le citoyen entraîné vers les plaisirs, ne pense plus à autre chose.
Cyrus, ayant appris que les Lydiens s'étaient révoltés, ne voulant pas saccager leurs villes, moins encore y mettre de fortes garnisons, s'avisa d'y établir des jeux publics, des tavernes, des lieux de débauche : dès lors il ne fut plus dans le cas de tirer l’épée contre ces peuples. (...)
Dans la vue d'amollir le courage des Anglais, les princes de la maison de Stuart encouragèrent le goût des plaisirs. Jacques I leur fit construire de vastes théâtres ; et bientôt les mascarades, les farces et les bals devinrent leur principale affaire.
Durant le règne de Charles I, la fureur des spectacles était si grande, que cinq théâtres toujours ouverts, ne suffisaient pas pour le peuple de Londres. Partout les princes ont soin d'inspirer à leurs sujets le goût des spectacles. On n'imagine pas combien cet artifice leur réussit ? Une fois que le peuple a pris le goût de ces amusements, ils lui tiennent lieu de tout, il ne peut plus s'en passer, et jamais il n'est si à craindre que lorsqu'il en est privé. La guerre civile de 1641 ne commença en
Angleterre, que lorsque les théâtres furent fermés. (...)
Ainsi les jeux, les fêtes, les plaisirs, sont les appâts de la servitude, et deviennent bientôt le prix de la liberté, les instruments de la tyrannie.
[Jean-Paul MARAT, Les chaînes de l'esclavage (1792)]