14/03/2026
ON NE REND PAS JUSTICE PAR L’INJURE : LE DROIT CONTRE LA RUMEUR AU TRIBUNAL ADMINISTRATIF DE BANGUI
À mesure que certains débats publics s’enveniment, une dérive inquiétante s’installe : au lieu de contester une décision de justice par le droit, on préfère salir les magistrats par l’invective. C’est exactement ce que révèle la violente charge dirigée contre le président du Tribunal administratif de Bangui Monsieur Armel DJIDARASSE et le commissaire du gouvernement Yannik VOYEMACOA. Sous couvert d’analyse juridique, ce texte abandonne l’argumentation pour la brutalité verbale, la démonstration pour la suspicion, et le droit pour la rumeur.
Il faut d’abord rappeler une vérité simple : une décision de justice peut être critiquée, mais un magistrat ne peut pas être condamné dans la presse. Dans un État de droit, les accusations de corruption, de trafic d’influence ou de marchandage de décisions ne se lancent pas comme des projectiles politiques. Elles se prouvent devant les autorités compétentes. À défaut, elles demeurent ce qu’elles sont : des imputations graves, dangereuses, et profondément attentatoires à l’honneur.
Le plus frappant dans cette affaire, c’est la faiblesse du raisonnement juridique dissimulée sous la violence du ton. La thèse martelée est la suivante : puisqu’une décision administrative aurait déjà été exécutée, tout sursis deviendrait automatiquement impossible. Présentée ainsi, l’affirmation paraît péremptoire. Mais en droit, les choses sont rarement aussi mécaniques. Le contentieux administratif ne se résume pas à un slogan. Il suppose une appréciation de la nature de l’acte, de l’étendue de son exécution, de ses effets persistants, de la situation créée et des pouvoirs du juge saisi.
Autrement dit, il ne suffit pas de proclamer qu’un acte est “déjà exécuté” pour faire disparaître toute discussion contentieuse. Une décision administrative peut avoir reçu un commencement d’exécution tout en continuant à produire des effets susceptibles d’être contestés. Elle peut avoir modifié une situation sans pour autant rendre toute intervention juridictionnelle sans objet. C’est précisément parce que ces situations sont juridiquement complexes qu’elles sont soumises au juge. Son rôle n’est pas de céder au vacarme, mais d’apprécier, en droit, les conséquences réelles d’un acte et les demandes dont il est saisi.
Le vrai problème du texte incriminé n’est donc pas seulement son agressivité ; c’est sa tentative de transformer une opinion juridique contestable en certitude absolue, puis de conclure de cette prétendue certitude que les magistrats n’auraient pu décider autrement que par corruption. Voilà le saut le plus grave. Car même lorsqu’on estime qu’une juridiction s’est trompée, l’erreur alléguée d’un juge n’est jamais, par elle-même, la preuve d’une malhonnêteté. Une décision contestée n’est pas une preuve de corruption. Une ordonnance critiquable n’est pas un chèque de diffamation.
Il faut avoir la lucidité de nommer les choses. Ce type d’écriture ne relève pas d’un combat pour la légalité. Il relève d’une stratégie de discrédit. On excite l’opinion, on charge des noms, on empile des accusations, on multiplie les expressions humiliantes, puis on tente de faire passer l’ensemble pour une tribune de défense du droit. Mais le droit ne se défend pas en détruisant sans preuve la réputation des juges. Le droit se défend en plaidant, en contestant, en faisant appel, en développant des moyens, en respectant les procédures.
À cet égard, il est essentiel de rappeler que le président du Tribunal administratif de Bangui et le commissaire du gouvernement exercent des fonctions qui peuvent être discutées, mais non livrées à la vindicte au gré des intérêts du moment. La justice n’a pas besoin d’être sacralisée ; elle a besoin d’être protégée contre les campagnes d’intimidation. Car quand les attaques personnelles deviennent la réponse ordinaire à une décision déplaisante, ce n’est plus seulement une juridiction qui est visée, c’est l’indépendance même de la fonction de juger.
Il ne faut pas se tromper de combat. Oui, la justice doit être exigeante. Oui, les décisions doivent être cohérentes, motivées et conformes aux textes. Oui, les citoyens ont le droit de s’interroger sur les ordonnances rendues. Mais cette exigence perd toute noblesse lorsqu’elle se change en règlement de comptes médiatique. Un désaccord de droit n’autorise ni l’insulte, ni l’humiliation publique, ni les accusations sans base probante.
Ceux qui prétendent défendre l’État en détruisant sans preuve des magistrats commettent une faute grave contre l’esprit républicain. La République ne tient pas par la clameur, mais par les institutions. Et parmi ces institutions, la justice occupe une place singulière : elle tranche dans le calme ce que les passions voudraient régler dans le tumulte. La fragiliser par des propos excessifs, c’est ouvrir la porte à une dangereuse banalisation du soupçon généralisé.
Le bon réflexe, dans une affaire comme celle-ci, est connu. Si une ordonnance de sursis est estimée illégale, il faut exercer les voies de recours appropriées. Si des infractions sont réellement soupçonnées, il faut saisir les autorités compétentes avec des éléments sérieux. Si un débat doctrinal existe sur la portée d’un acte déjà exécuté, il faut l’assumer dans un langage de juriste, pas dans un vocabulaire de mise à mort publique. Tout le reste relève moins de la défense du droit que d’une entreprise d’ébranlement de l’autorité judiciaire.
En réalité, cette polémique nous dit quelque chose de plus profond : certains veulent une justice respectable seulement lorsqu’elle leur donne raison. Dès qu’elle décide autrement, ils cessent de discuter les motifs et s’attaquent aux hommes. C’est une dérive redoutable. Car un pays où chaque juge devient une cible dès qu’il déplaît est un pays où la sérénité de la justice finit par céder sous la pression.
Il est donc temps de remettre le débat à l’endroit. La question n’est pas de savoir qui crie le plus fort, ni qui accuse le plus violemment. La seule question valable est celle-ci : quels sont les textes, quels sont les faits, quels sont les effets juridiques de l’acte contesté, et quelles sont les voies de droit ouvertes ? Là se trouve le terrain de la République. Là se trouve le sérieux. Là se trouve la vérité judiciaire.
On peut contester une décision. On ne peut pas condamner des magistrats par pamphlet. On peut débattre du sursis. On ne peut pas remplacer la preuve par l’injure. On peut défendre une cause. On ne peut pas ruiner sans fondement l’honneur des institutions.
Au fond, la meilleure réponse à la rumeur reste toujours la même : le droit, rien que le droit, mais tout le droit.