04/11/2024
L'Empire du Silence
Par Jean Claude MBANDJOCK HIOBI
Cameroun Info 24 - Édition du 04 novembre 2024
Requiem pour une Nation
I. Prélude - La Mort des Nombres
Les chiffres ont une odeur. Celle du sang.
Etienne Mballa Atangana l'a découvert ce soir, dans la solitude glacée de son bureau ministériel. Sur son écran, les colonnes de données pulsent comme des veines ouvertes : 450 millions quotidiens évaporés en "frais présidentiels", 300 millions engloutis dans des missions fantômes, 250 millions disséminés en "dépenses spéciales". La corruption n'est plus un acte – c'est une symphonie.
Le ministre des Finances compte les zéros comme d'autres égrènent un chapelet. Un milliard. Deux milliards. Trois milliards. Chaque unité supplémentaire est un clou dans le cercueil d'un pays agonisant. Dans quelques minutes, il mourra pour ces chiffres. Mais avant cela, il comprend enfin : le Cameroun n'est pas gouverné. Il est dévoré.
II. Allegro - La Danse des Vautours
À Bastos, les villas poussent comme des tumeurs de marbre et d'or. Chaque balcon est un trône pour les nouveaux empereurs, chaque piscine un miroir où se reflète l'agonie d'une nation. Les Mercedes blindées glissent dans les rues comme des scarabées métalliques, leurs vitres teintées dissimulant les visages de ceux qui ont transformé un pays en festin.
Le juge Moussa Fotsing tient son registre des âmes avec la précision d'un comptable de l'enfer :
- Une direction générale : 100 millions
- Un poste d'adjoint : 50 millions
- Un simple service : 25 millions
Le Cameroun est devenu une bourse où se négocient les consciences. Les prix fluctuent selon l'appétit des prédateurs.
III. Adagio - Le Temps des Mourants
À l'hôpital central, le temps a un prix.
Quinze minutes : 50 000 francs.
C'est le tarif d'une vie.
Une mère compte ses pièces pendant que son enfant compte ses derniers souffles.
Le chronomètre tourne.
La mort est gratuite.
La vie est un luxe.
Marie-Claire Ebogo inscrit les décès dans son registre. Son stylo gratte le papier comme un fossoyeur gratte la terre. Trois enfants cette nuit. Leurs noms rejoignent une liste plus longue que toutes les prières.
IV. Scherzo - La Valse des Millions
1380 millions par jour.
41,4 milliards par mois.
500 milliards par an.
Les nombres dansent leur sarabande obscène. Dans son bureau, Jeanne Ngo Bayiha traduit :
- Un milliard = 50 salles de classe jamais construites
- Un milliard = 1000 enfants condamnés à l'ignorance
- Un milliard = 100 kilomètres de routes englouties par les poches sans fond
- Un milliard = 10 000 vies marchandées sur l'autel de l'avarice
V. Dies Irae - Les Chasseurs de Vérité
L'inspecteur Bidoung remonte la piste de l'argent comme on suit une traînée de sang. Chaque document est un aveu, chaque signature un crime, chaque tampon officiel un coup de poignard dans le corps de la République.
Le système est parfait dans son horreur :
- Les marchés publics : surfacturés à 500%
- Les projets internationaux : vampirisés à 60%
- Les institutions : transformées en péages
- Les fonctionnaires : mués en collecteurs de la dîme moderne
VI. Finale - Requiem
Le corps d'Etienne Mballa Atangana gît sur le marbre italien. Son sang dessine une carte de l'Afrique déformée. Dans sa main crispée, une clé USB contient la vérité ultime : le Cameroun est devenu le premier État officiellement privatisé de l'Histoire. Un pays transformé en entreprise criminelle, où chaque institution est une succursale du pillage, chaque service un point de collecte de la grande rapine nationale.
La nuit camerounaise engloutit son secret.
Le silence reprend ses droits.
Les calculatrices continuent leur danse.
Les vautours retournent à leur festin.
À l'hôpital, le chronomètre repart.
Quinze minutes.
Un nouvel enfant rejoint le grand silence.
La machine continue de tourner, parfaitement huilée par les larmes d'un peuple crucifié sur l'autel du profit.
Dans les hauteurs d'Etoudi, les maîtres du pays trinquent à leur réussite. Ils ont créé un système plus parfait que tous les empires : une kleptocratie absolue où même la révolte est cotée en bourse.
L'aube se lève sur Yaoundé.
Un nouveau jour dans l'Empire du Silence.
Le sang coule.
L'argent circule.
La nation meurt.
En silence.
Fin du Requiem
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