09/09/2023
On dira quoi au aficionados ?
"Ma vie de taureau.
J'avais pour habitude de me promener paisiblement dans cet endroit sublime. On y distinguait des vallées à perte de vue, de verdoyantes prairies, des champs et de la bonne herbe grasse à profusion. Qu'elle sentait bon cette herbe, elle était fraîche et aurait pu fondre dans ma bouche gourmande. A la place, on a pensé qu’il était préférable de me donner une alimentation ultra protéinée, hyper calorique. C’était la condition nécessaire pour sculpter mon corps, déjà issu d'une méticuleuse sélection génétique. Brouter, paître, ruminer ? Je ne suis pas sûr de savoir ce que ces mots veulent dire. Mes frères m'accompagnaient dans un parcours artificiel qui, pour moi, était habituel et normal.
Des abeilles bourdonnaient autour de notre troupeau et venaient m'effleurer le museau. Le gazouillis des oiseaux me chatouillait les oreilles au quotidien. Quel enchantement que ce lieu dans lequel j'étais né et dont l'air pûr et vivifiant me transportait souvent de joie.
De temps à autre apparaissait une créature étrange à deux pattes. C'était mon homologue humain, toujours très attentionné, et il l'était tant avec moi - c'est du moins ce que je pensais. Je l'ai toujours connu, il était mon protecteur et un lien particulier s'était tissé au fil du temps, entre lui et moi. Comme un vrai papa, il subvenait à mes besoins, me traitant avec bienveillance et respect. Matin et soir, il me prodiguait tous les soins dont j'avais besoin pour me sentir bien. Il me brossait, vérifiait l'état de mes cornes et de mes sabots. C’était sans doute trop beau pour être vrai; il me paraissait si sincère!
Et puis ce jour est arrivé.
Un énorme fourgon s'est avancé vers nous, il empestait une odeur de brûlé que je ne connaissais pas et qui me soulevait le cœur. C'était l'odeur des gaz d’essence, ce liquide au pouvoir magique inventé par les humains. J'ai eu très peur car cet engin ne ressemblait en rien à ce que j'avais connu jusque là. Le sol tremblait à son approche, faisant fuir les insectes qui se trouvaient sur son chemin. Et quel vacarme assourdissant émanait de ce tas de ferraille ! En sa présence, je n'entendais plus rien, j'étais terrifié !
Lorsque les vibrations se sont arrêtées, des claquements de portières et des hurlements se sont faits entendre. Mes pattes tremblaient. Ces cris que je n'avais jamais entendus provenaient d'un troupeau d'humains qui s'approchaient de nous. Ils se sont mis à nous observer, à nous palper sans ménagement. Un "deux pattes" m'a brutalement saisi par une corne, puis s'est mis à hurler. Il est ensuite reparti, puis est revenu à nouveau pour tenter de m'agripper. Surpris, pétrifié, je n'ai eu d'autre choix que d'esquiver son geste. Il en a conclu que j'étais "brave" et parfait pour le prochain "numéro".
Mon heure avait sonné mais je ne le savais pas encore. Quelque chose d'étrange se tramait et pour être franc, j'avais un bien mauvais pressentiment. En effet, mes congénères, à côté de qui j'avais grandi, étaient en train de s'éloigner, emmenés de force vers un autre camion. Ils me dévisageaient longuement, inquiets. Leur regard trahissait un malaise, celui de ne pas savoir où on les emmenait.
Après avoir été poussés et entassés dans le camion, ils se sont immobilisés. La bétaillère démarra, s’éloigna et disparut. Je ne les ai plus jamais revus ! Ils n'avaient visiblement pas droit à ce privilège qu'on m'avait accordé, celui de jouer dans un spectacle.
Je suis resté seul un moment, placé dans un enclos à l'odeur inconnue. De nouveaux arrivants se sont engouffrés dans cet enclos devenu trop petit. Je ne les connaissais pas.
C'est alors qu'on m'a forcé à monter dans l'un de ces engins roulants. Je me suis à nouveau retrouvé seul, enfermé dans un minuscule compartiment, un caisson de contention.
De désagréables vibrations m'ont fait sursauter et sans comprendre ce qui m'arrivait, je me suis retrouvé plaqué contre l'une des parois de l'engin. Le bourdonnement incessant, l'obscurité, les secousses, la chaleur, la faim, la soif, l’odeur de mon urine et de mes excréments. Le voyage était interminable et malgré moi, je restais suspendu à cette éternité, ne sachant plus qui j'étais et pourquoi j'étais là.
Épuisé et groggy, je me suis mis à somnoler, sursautant à chaque soubresaut du camion et me tétanisant à chaque virage.
Quand les trépidations du moteur ont enfin cessé, j'ai entendu des cris au loin. Un bruit de loquet a envahit mon box, la porte s'est ouverte brutalement, laissant place à une lumière aveuglante. Une odeur de pierre froide s'est engouffrée, accompagnée d’un cri glaçant de mercenaire.
J'ai compris qu'il fallait que je descende sur le champ. Encore tout contorsionné et courbaturé, je peinais à retrouver mes esprits et le moindre mouvement m'irradiait le corps. Soudain, une douleur aussi vive qu'inattendue m'envahit. C'était un violent coup de bâton qu’on venait de m’infliger, suivi d'un puissant jet d'eau qui me repoussait en arrière.
Devinant à peine les contours d'un mûr épais qui se dessinait, je n'ai pas eu le temps de flairer ce qui m'entourait. Aucun champ alentours, pas un brin d'herbe, pas un chant d'oiseau! Ici que des cris, des hurlements à en devenir fou.
Enfermé dans un cachot obscur, un humain s'approche de moi portant à la main un objet étrange, une seringue. Je n'ai pas le temps de résister, l'aiguille s'enfonce dans ma chair sans crier gare ; ma tête tourne, je me sens tout bizarre.
Brutalement, une vive douleur me lance dans le crâne. Après m'avoir immobilisé, on vient de me scier une corne. Je hurle, me débats mais rien n'y fait, on me mutile aussitôt la seconde corne.
Combien de temps suis-je ainsi resté, seul dans le noir? Je n'en sais rien. Quand je reprends mes esprits, je ne sens plus mes jambes et tremble. La douleur est intense, interminable, elle parcourt mon corps et me saisit. J’ai peur !
Enfin, l'énorme porte de prison s'ouvre. La lumière du soleil balaye l’espace et m'aveugle. Je me précipite et tente de fuir mais il est déjà trop t**d.
Un violent bourdonnement m'arrache les tympans ; ce sont les bruits des haut-parleurs, de la musique poussée à fond. Une voix surgit de nul part, une foule d'humains se met à hurler, à émettre des sons étranges, des acclamations, des applaudissements!
Je sursaute et frissonne. Mon coeur s’emballe !
Pas un brin d'herbe au sol, une poudre volatile s'engouffre dans mes poumons. C'est le sable de l'arène.
J'étouffe.
Je cherche une issue au plus vite, tourne en rond, en vain.
Deux grosses bêtes s'approchent de moi. Un humain perché sur un cheval. Ils sont vêtus d'un étrange accoutrement et me dévisagent longuement.
Soudain ils foncent sur moi! Une immense douleur m'irradie le cou. Je souffre, je souffre ! Je n'arrive plus à relever la tête.
Le couple mortifère s'approche à nouveau de moi. Je tente de le stopper en encornant ce que je peux.
Un lugubre hennissement me perce les oreilles. Ma tête bourdonne tant la mutilation de mes cornes me fait souffrir.
Des cris de joie s'envolent des gradins. Une ambiance de fête qui tranche curieusement avec ce que je suis en train d’endurer.
Un tissu rouge s'agite enfin devant moi. C’est la cape (la muleta), ce leurre visuel dont le sauvage se sert pour montrer sa supériorité ! Il faut en finir avec ce monstre d’humain. Je charge.
L'horreur, l'horreur absolue!!! Deux énormes flèches viennent de s’enfoncer derrière mon dos et au plus profond de moi. Je sens ma chair se déchirer en lambeaux.
J’entends des acclamations assourdissantes, des hurlements !
Je souffre, oh que je souffre!Chaque mouvement que j’effectue m’envoie une décharge électrique qui m'irradie tout le corps ! Ils reviennent à la charge et me plantent leurs maudites banderilles encore et encore !
Un liquide brûlant coule le long de ma peau. Je ne sens plus mon corps, je n'arrive plus à bouger !!!
J'essaie de reprendre mon souffle. En vain! Je n’arrive plus à respirer ! J’étouffe, je suffoque, je m'effondre lourdement sur ce sol rocailleux et impersonnel.
Je me sens si seul. J'ai comme l'impression de ne plus exister, ou plutôt si, je ne suis qu'un morceau de chair destiné à assouvir le plaisir sadique de cette foule en furie. Je ne suis que l'objet d'un spectacle de torture, un spectacle qui, devant des enfants humains, fait l'éloge de la violence et de la cruauté!
Qu'ai-je fait?
On m'a fait naitre, on m'a engraissé sans me demander mon avis. Mes amis d'enfance sont partis se faire égorger, à tour de bras dans des camps de concentration nommés "abattoir".
Et moi je suis là, seul, gisant dans mon sang au milieu d'êtres bizarres qui hurlent et acclament mes tortionnaires.
Je sursaute. Le bourreau vient de s'approcher de mon corps paralysé. Il tient dans la main une grosse lame.
C’en est fini, une atroce douleur me déchire l’âme ; je m’évanouis. Quand je reprends connaissance, mon corps n’est plus qu’un lambeau de souffrance. J’aperçois une ombre, celle de l’humain qui brandit fièrement un trophée devant la foule, c’est mon oreille! C’est mon oreille qu’il tient à la main !
Terrassé, incapable de me relever, je gis sur ce sol brûlant, toujours à la merci du monstre !
De sa macabre collection, l’homme sort une petite lame. Des rayons de soleil s’y reflètent et m’aveuglent. Ce seront les derniers qu’il me sera permis de recevoir. D’un geste cynique et rapide, l’inconnu m’enfonce la pointe dans la tête! Mon corps convulse, je me sens partir, ma conscience s’évapore. Cette fois, les tenailles de ma destinée sont refermées à jamais, l’éternité s’ouvre à moi...
Toi qui reçois mon témoignage aujourd’hui, puisses-tu ne jamais m’oublier ?! Puisses-tu me rendre hommage au travers de petits gestes à ton image, pour épargner ma famille et mes enfants ?! On les a déjà fait naitre et ils ne se doutent de rien".
(Vincent GERVAIS)
📸 Juan Pelegrin