21/02/2013
Les tribulations d'un coach Français en Inde - Chapitre 2
Chacun a raison de son propre point de vue, mais il n'est pas impossible que tout le monde ait tort. - Mahatma Gandhi
9:00 - Sa chemise est impeccable. Il habite dans une maison sans toilette, sans électricité, et sa chemise est toujours impeccable. Lui aussi d’ailleurs, propre, corps et cheveux. Mais aujourd’hui, bizarre, il n’est pas rasé. Je parle de mon chauffeur bien sûr. J’ai décidé de le considérer comme un échantillon représentatif, comme un sujet d’étude. L’étude est biaisée me direz vous, il faudrait redresser l’échantillon. L’ancienne marketeuse que je suis crie au scandale...Allez, j’ose : et votre barbe ? Madame, ce n’est pas un bon jour pour se raser, le mauvais oeuil voyez vous? Je ne vois pas, c’est le cas de le dire. Mais soit, admettons. L’Inde a ceci de particulier que les religions, la spiritualité, les rites et les superstitions se mêlent et s'entremêlent, à la manière des fils sacrés sur les Ganesh des temples. Mon mari s’est rasé ce matin. Devrais -je l’appeler? Lui dire de faire attention? Je me souviens d’avoir vu ce petit bobo le long de son cou...Pas un bon jour pour se raser, ni pour prendre de grandes décisions d’ailleurs. L’année est ainsi parsemée de ce type de jours, de la même façon que la journée comporte des «heures» mauvaises. Et si c’était vrai ?
Aujourd’hui, j’anime. Je vais retrouver mon groupe de la dernière fois, pour un Barnga1. J’adore cet atelier, pas grand chose à faire pour le coach, beaucoup d’insights pour eux. J’ai la croyance que la position basse et la paresse ont quelque chose de commun. D’ailleurs, il y a des jours où je me demande si me mérite mon argent, finalement, je ne fais que poser des questions et me laisser surprendre par les réponses. Faut il faire un Barnga un jour comme aujourd’hui ? Le doute me taraude...Il va forcement se passer quelque chose.
Et zut, zut de rezut....la loi de l’attraction...il faudrait que je pense à autre chose.
«Madame, vous ne pouvez pas aller travailler aujourd’hui». Sympa ! Merci du coup de main. Dois-je le remercier ou le maudire? Hi Hi! J’ai envie de lui jeter un mauvais sort, aujourd’hui c’est tentant après tout....
Je dodeline de la tête.
Pratique ce dodelinement Indien. J’ai mis du temps à comprendre, que c’était mon joker. Un vrai dodelinement réussi part du menton, commence à gauche, tout en douceur, puis soudain accélère un grand coup pour repartir légèrement à droite, revenir à gauche et enfin, enfin, seulement là, la tête et l’esprit retrouve leur alignement. Respect. Un vrai dodelinement réussi ne veut pas dire oui, ni non d’ailleurs, c’est juste un «je vous ai entendu», ça «ping» dirait mon informaticien de mari. Pratique, car, il évite de s’engager. Libre à l’autre de la confondre avec un oui.... Je dodeline donc. Il est content. Ouf...
11:00 - La salle est vide, normal, j’ai l’habitude. Cela ne m’énerve même plus. Je sirote mon thé à la Cardamone. Le boy de la cantine m’a reconnue, je n’ai même pas eu besoin de demander, mon thé est arrivé tout seul, pil poil comme je l’aime. L’espace d’un instant, je me sens comme un princesse, unique, le centre du monde, spéciale. C’est ça, le sens du service.
11:00 - Madame, c’est quoi un As ? Le Barnga est un jeu de carte, mélange simplifié du bridge, de la belote et de la bataille qui se joue en silence. Grand grand grand, très grand moment de solitude du coach, car là, je viens de comprendre que non seulement ce participant n’a jamais joué aux cartes de sa vie, mais que c'est le cas de 95% de mon groupe. Serait ce le mauvais oeil? Je ne me démonte pas, fais un effort surhumain pour rattraper ma bienveillance qui était partie prendre un thé loin loin loin, et nous voilà partis pour 15’ de formation accélérée à la bataille (j’ai toujours préféré le bridge, mais là, je me suis dit que c’était too much...).
11:30 - Nous rentrons dans le vif du sujet. Round 1, paisible. Round 2, paisible aussi. Round 3, limite soporifique tellement rien ne se passe. J’ai à nouveau un énorme doute : me serais je trompée dans la distribution des consignes? Je vérifie, non, tout va bien de mon côté. C’est dans bien dans la salle que tout se joue, et c’est moi qui suis «lost in translation». Et là, je comprend tout d’un coup. Ils s’adaptent. Ils s’adaptent tels des roseaux. C’est absolument superbe cette habilité à bouger et suivre le mouvement en temps réel. Ce système se déplace avec souplesse, douceur et coopération. J’ajouterai même de ma politesse !
«Ce pli est pour moi je crois, mais, je vous en prie, allez y prenez le, je prendrai le prochain»
«Ce pli n’est à personne, nous allons le partager : 2 cartes pour vous, 2 cartes pour moi, cela fera 1/2 point chacun».
Nous debrieferons autour de la notion de souplesse, d’ajustement et de capacité à confronter. Je repars surprise et émerveillée.
Que reste t il en Europe de la notion de cordialité en entreprise ?