04/04/2024
Collection Spitzer, la Haute Époque à son plus haut degré. Extraordinaire vente Spitzer, Mirabaud Mercier le 25 avril 2024, Drouot,www.mirabaud-mercier.com
Fabien MIRABAUD
Fabien MIRABAUD
Commissaire-priseur/expert chez MIRABAUD MERCIER
Spitzer, ce nom, relativement oublié aujourd’hui, est celui d’un homme haut en couleur, un personnage comme seul le XIXe siècle pouvait en produire. Il est aussi synonyme d’une collection d’art immense. «Choisissant ce que l’art a créé
de plus exquis, ce que l’industrie humaine a pétri, limé, tissé, forgé, ciselé ou fondu de plus admirable, le célèbre amateur avait formé une collection sans rivale, unique en Europe, et bâti un palais pour la loger. » C’est en ces
termes des plus dithyrambiques que l’historien de l’art Bonnaffé décrit la collection rassemblée par Frédéric Spitzer (1815-1890), et pour laquelle il rédigea l’un des six volumes lui rendant hommage. L'ensemble étant aujourd'hui dispersé dans les grands musées nationaux occidentaux ou en mains privées,
les nombreux témoignages, ainsi que la pléthore d’ouvrages publiés sur le sujet, permettent de se faire une idée de ce qu'il pouvait représenter. Et aujourd’hui, la quarantaine d’objets – estimés de quelques centaines d’euros à 120 000 € – qui sera bientôt soumise au feu des enchères, en offre un aperçu des plus évocateurs. «Les objets n’ont jamais quitté la famille, et se trouvent dans la descendance directe de Frédéric Spitzer depuis la fin du XIXe siècle, précise maître Fabien Mirabaud. Soit ils n’ont pas été vendus en 1893, soit ils
ont simplement été conservés.» Parmi ces vestiges, ce retable triptyque au compartiment central sculpté en haut-relief d’une Vierge à l’Enfant entourée de deux saints, travail de l’Allemagne du Sud du XIVe siècle en provenance
d’une église souabe, se pose comme le lot phare de la vacation, à 80 000/120 000 €. Rien pourtant ne prédestinait cet Autrichiende naissance à un tel parcours. Fils d’un fossoyeur de Presbourg, où il voit le jour le15 décembre 1815, il vit une enfance sans histoires. Vers la trentaine, il participe à la première guerre d’indépendance italienne, en 1848, en accompagnant les troupes autrichiennes.
C’est en Italie qu’il fait l’acquisition, pour la modique somme de 5 florins, d’une
gravure d’Albrecht Dürer. Poursuivant son voyage, il se rend en Allemagne et en France, où il cède la gravure en récoltant une belle plus-value. Ainsi est jetée la base de sa fortune. Sentant qu’il est fait pour cela, il commence à acheter des objets, notamment des armes et des armures en Autriche, qu’il revend en Angleterre. Mais ses affaires à Londres patinent. Il ouvre un commerce d’antiquités à Aix-la-Chapelle au début des années 1850, et compte dans sa clientèle le baron Adolph de Rothschild. C’est lui qui le décide à s’installer finalement à Paris en 1852. Ses affaires prospèrent, de grandes fortunes
comme le baron Rothschild mais aussi sir Richard Wallace, confiants en ses connaissances artistiques, n’hésitant pas à lui confier leurs intérêts. Spitzer se fait bâtir un hôtel particulier sur mesure dans le très chic 16e arrondissement.
Des galeries y sont aménagées où, à l’image du Louvre, les objets sont disposés
dans des vitrines et catalogués par ordre, de façon à offrir aux visiteurs un panorama complet des arts du Moyen Âge et de la Renaissance,
mais aussi de l’Antiquité. Le «musée Spitzer» est né. Les artefacts s’y côtoient, à
l’image de cette aiguière sur piédouche en émail vert et bleu rehaussé d’or, travail vénitien de la fin du XVe siècle (50 000/60 000 €), ou de ce grand retable, réalisé à Malines à lafin du XVIe siècle, et fait de plaques d’albâtre
dans un encadrement de bois sculpté peint et doré (12 000/15 000 €). Tout membre de la haute société qui s’y rendait pour un achat pouvait s’attendre à y voir Liszt jouer du piano, ou à croiser Sargent, peintre mondain par excellence. Mais la chute du second Empire et la guerre franco-prussienne qui en découle l’obligent à exiler une partie de sa collection en Angleterre. Elle y est acquise, pour une somme considérable, par Wallace. Armes et armures prennent, elles, le chemin de Vienne, et font le bonheur d’Anselm von Rothschild, qui débourse 500 000 F (l’équivalent d’environ 2,3 M€) pour les faire siennes. Cet apport permet à Spitzer, toujours à l’affût, d’acheter de grandes collections d’amateurs de renom. Vers la fin du siècle, voulant laisser un témoignage de cet ensemble remarquable,
le marchand convainc le grand historien de l’art Émile Molinier (1857-1906) de travailler avec lui à la réalisation d’un catalogue en plusieurs volumes de sa collection. Disparu en 1890, Spitzer n’en verra paraître qu’un.
«La collection Spitzer est le musée des arts décoratifs le plus instructif, le plus complet qui existe, et la vie d’un seul homme n’eût pu suffire pour grouper pareille oeuvre, si des collections entières n’étaient venues successivement
se fondre dans ce vaste ensemble», relate pour sa part L’Art pour tous dans son bulletin de juillet 1890, quelques mois après le décès du marchand. Et de citer pêle-mêle les collections Carrand, Addington, du prince Soltykoff ou encore du baron Seillière. On comprend mieux comment il avait pu réunir un tel amoncellement dans sa demeure parisienne. «La collection Spitzer est, du moins pour les connaisseurs et les amateurs, depuis longtemps la huitième merveille du monde », abonde pour sa part le magazine The Collector la même année. Avec de tels éloges, comment s’étonner que la vente, annoncée comme étant comparable à nulle autre, déchaîne les passions de l’époque ? Il faut dire qu’elle est attendue. Un mois sera nécessaire – du 17 avril au 16 juin 1893 – pour disperser les quelque 3 500 à 4 000 objets comprenant ivoires, orfèvreries, tapisseries, émaux, faïences, armes et armures, bronzes, marbres, vitraux, verreries ou manuscrits, pour ne citer que quelques-unes des trente-huit séries formant ce musée personnel. Sa dispersion a pris place dans l’hôtel particulier au 33, rue de Villejust à Paris (actuelle rue Paul-Valéry), non loin de l’arc de Triomphe, sous le marteau de maître Paul Chevallier. La vente est un événement majeur du marché, auquel l’État se doit d’être partie prenante. Aussi, dans un rapport de la séance du 4 avril 1893 paru dans le Journal officiel, le Sénat décide
qu’«il est ouvert au ministre de l’Instruction publique, des Beaux-Arts et des Cultes, sur l’exercice 1893, […] un crédit extraordinaire de 500 000 fr pour l’acquisition d’objets d’art à la vente de la collection Spitzer.» Le succès est
au rendez-vous, comme en attestent les 9,1 MF recueillis (près de 41 M€ en valeur réactualisée, source Insee). Et l’État répond présent, qui acquiert un grand nombre d’objets, dont le bras-reliquaire de saint Luc (1338) ou encore la lampe au nom du sultan Nasir al- Din Hasan (1347-1361), tous deux au Louvre.
D’autres objets de cette provenance viendront enrichir l’institution par des dons dans les décennies suivantes. Aux États-Unis, la presse se fait écho de la vente, incitant de riches particuliers et les institutions à acheter l’ensemble
de la collection pour un musée public. La majeure partie sera finalement acquise par le richissime collectionneur britannique George Salting (1835-1909), qui la léguera au British Museum, à la National Gallery de Londres et au Victoria and Albert Museum.
Mais dès 1900, le beau vernis se craquelle. Des conservateurs allemands n’hésitent pas à contester l’authenticité de certaines œuvres, arguant qu’elles ont été fabriquées de toutes pièces, ou ont été trop altérées. L’association de Spitzer avec le restaurateur allemand Reinhold Vasters (1827-1909) en 1855 ressurgit et
amène à penser que le marchand a pu demander à l’artisan d’«embellir» des objets ou de les créer ex nihilo pour répondre aux goûts d’un marché de l’art en pleine expansion. Le nom d’Alfred André (1839-1919), célèbre restaurateur
parisien, est également apparu. Le cas serait particulièrement flagrant pour les armes et armures, ainsi que pour les bijoux. Avec un grand sens des affaires, Spitzer savait anticiper les tendances et s’emparer d’œuvres passées
de mode pour les revendre plus t**d à prix d’or. La fascinante photographie du marchand par Nadar, le montrant en costume de la Renaissance, illustre toute la personnalité de l’homme, son désir de restaurer le passé et de s’approprier l’Histoire. Par la position qu’il sut occuper au sein du cercle des érudits
et le développement tentaculaire de sa clientèle, il était en avance sur son temps.
Et certaines de ses oeuvres aussi. Pas de quoi s’inquiéter cela dit, car si "l'’existence de faux Spitzer est avérée, les objets présentés ici sont parfaitement authentiques», assure l’experte Laurence Fligny. Et d’ajouter : «Ils n’ont besoin que d’un petit dépoussiérage.»
Bien peu de chose, en somme. C.Provot, Gazette Drouot