01/01/2020
Monsieur le Président,
Je vous écris cette lettre, que vous lirez peut-être, un jour, avant qu'un tsunami populiste ne déferle sur la France.
J'ai plus de 50 ans, et n'ai jamais eu aucune responsabilité, ni d'ordre religieuse, politique, associative, syndicale ou autre, si ce n'est celle d'élever au mieux mes trois enfants, et celle d'essayer de me faire une petite place, avec son lot d'amis, d'amours et d'emmerdes, comme chacun de vos concitoyens, comme chacun de nous, simplement de peur de me tromper de combat, d'analyse et de jugement, simplement par peur de ne pas être à ma place.
Car je voulais être sûr.
Et, aujourd'hui, je le suis :
En "Une" de son tirage du 31 Décembre 2019, "Le Monde" titrait : "Année record pour les marchés financiers", en pleine grève contre la réforme des retraites, et un an après les émeutes sociales dites des "Gilets Jaunes."
Année record, en effet : + 28% pour le CAC 40, + 36 et 23% pour les principaux indices américains, + 18% pour l'indice japonais, + 14 pour l'indice londonien, etc...
Autrement dit, nous assistons, d'un côté, à une augmentation du capital à deux chiffres, donc, à une augmentation sans effort de la richesse de celles et ceux, peu nombreux, qui le possèdent, même si, par ailleurs, son évolution n'est pas linéaire, de l'autre, à une demande d'efforts au plus grand nombre.
Aucun effort, mais augmentation de la richesse d'un côté, efforts demandés sans augmentation de la richesse, de l'autre côté.
Et rien de tout cela, dans vos voeux d'hier, adressés à la Nation.
Et dans le même numéro du "Monde" (fait intentionnel de la part de sa rédaction, ou pur hasard (?)), une analyse fort intéressante, du jeune politiste David Diaïz, qui nous apprend qu'après Mai 68, la pensée régnante d'alors fait l'analyse que pour reprendre les rênes du pouvoir, il faut alors "éloigner les politiques publiques du chaudron démocratique", en opposant et multipliant les experts contre le peuple, et qu'il conviendra également d' "éloigner les grandes instances qui régulent l'économie, du chaudron démocratique."
Intention volontaire du politique, celui-ci divorce donc du peuple, en faisant réduire volontairement sa participation au débat démocratique :
D'un taux de 80% de participation aux votes pendant les élections en Europe de l'Ouest peendant les Trente Glorieuses (entre 1945 et 1973), on est aujourd'hui passé à un taux largement moindre, montrant une "certaine dose d'apathie et de non-participation", théorisée par certains intellectuels conservateurs d'alors, et, donc, souhaitée.
Ainsi, en adoptant la figure de ce Monarque trop près des experts et des forces de l'argent (comme l'avait si bien identifié Monsieur Bayrou en son temps), au moment de la présentation de vos voeux pour l'année 2020, parce que vous avez affirmé que la réforme des retraites irait à son terme, selon moi, et avec tout le respect que quiconque doit à son alter égo et à la fonction présidentielle, vous ne faites que continuer de creuser le fossé entre le politique et le citoyen, au risque de faire le lit du populisme, alors qu'un Monarque se doit, avant tout, et devant les instances de toutes sortes, ne représenter que les intérêts de ses forces productives, et mettre ces mêmes instances à leur service, et non lui donner les moyens de leur propre existence par ces mêmes forces productives.
Je sais votre grande intelligence, votre capacité d'analyse, et votre réactivité, et je compte, je pense même que nous sommes plusieurs milliers de concitoyens épris de liberté, d'égalité et de fraternité, à compter sur votre capacité à changer de priorités et de paradigmes, par le rapprochement entre le capitalisme et la démocratie, aujourd'hui trop éloignés l'un de l'autre.
"Vaste programme", comme l'aurait déclamé notre Grand Charles, mais, sinon, n'est-ce pas alors prendre le grand risque que le populisme ne finisse par s'en charger, avec son lot de violences, de corruption, de privations de libertés, et d'injustices ?
Veuillez croire, Monsieur le Président, en ma parfaite considération.
Frédéric Piccard.