11/09/2018
Ou va-t-on ?
Il ne faut pas enseigner avec la Darija
J’ai bien compris que l’introduction de quelques mots de la Darija dans nos manuels scolaires est une fausse polémique. L’utilisation de noms propres en Darija ou dans une autre langue ne devrait pas créer autant de critiques. Un nom qui n’a pas d’équivalent officiel dans la langue d’enseignement et qui a son existence dans la société peut très bien être utilisé, on peut l’écrire comme il se prononce entre guillemet ou en italique ou autres ...
Le débat qui s’en est suivi est certainement disproportionné mais j’avoue que j’étais contente et fière de constater le nombre de personnes qui ont véhiculé à travers les réseaux sociaux leur mécontentement, leur peur, leur dérision…
En temps normal, ces quelques mots seraient passés inaperçus. Mais le débat existe bel et bien entre tout un peuple qui vit les difficultés et qui espère toujours et depuis des années une amélioration de l’enseignement et une poignée de gens qui colportent des idées nouvelles sans se soucier des conséquences, ils veulent innover. L’innovation nécessite des expériences, mais a-t-on le droit d’expérimenter avec une telle ampleur ?
J’ose espérer en tout cas que ce n’est pas une première étape vers une catastrophe encore plus grande que celle qu’on est entrain de vivre actuellement dans notre système éducatif.
L’arabisation de l’enseignement a été une expérience pas très concluante, les générations formées ne maîtrisent aucune langue sauf quelques privilégiés qui ont été suivi par leurs parents car instruits ou disposant de moyens matériels.
Ces privilégiés maîtrisent en général le français et un peu moins l’arabe classique, ils réussissent dans le supérieur et réussissent leur vie professionnelle. Les autres ont du mal dans le supérieur de passer de l’arabe vers le Français et ont du mal plus t**d à trouver et à se maintenir dans un boulot.
Les privilégiés ont réussi non pas en raison du système éducatif mais en raison de leur famille qui ont su contourner les problèmes.
Pourquoi l’arabe classique, alors que c’est la langue officielle de l’enseignement de toutes les matières, n’est pas maîtrisée ? Tout simplement parce que toutes les matières n’ont jamais été entièrement enseignées en arabe classique étant donné que les enseignants eux même ne maîtrisent pas cette langue. Il y a eu toujours un mélange de l’arabe classique et de la darija, avec des explications en Darija et des notes en arabe classique, créant ainsi un grand embrouillement dans l’esprit des élèves.
Alors, pour que l’embrouillement soit total, arrive l’idée de génie : enseigner avec la Darija et faire un grand plongeon dans le vide.
Comment enseigner avec une langue qui ne s’écrit pas sauf dans le langage SMS, parfois avec des lettres arabes, parfois avec des lettres latines et parfois encore avec un mélange des deux additionnées de chiffres. Très drôle !!! On nous dira sans doute, on inventera une nouvelle écriture. On s’investira dans des efforts pour mettre au point l’orthographe de cette langue, sa grammaire…on laissera de côté la conjugaison, elle existe déjà. On rajoutera aussi peut être des émoticônes, pourquoi pas, ca lui donnera une existence jeune. Tous ses efforts, toute cette énergie et toutes les dépenses qui s’en suivent ne seraient t-ils pas plus utiles pour améliorer la base existante ?
Comment enseigner avec une langue qui ne comprend aucun terme scientifique ? Comment parler de l’ADN, des anticorps et antigènes, des acides aminés, des enzymes, de l’érosion, de la géochimie, de la mécanique des fluides, de l’optique, des fonctions, de la modélisation … On nous dira sans doute qu’on inventera de nouveaux mots, on va enrichir la Darija de mots scientifiques, wouah ! Encore des efforts, de l’énergie et des dépenses.
Admettons, on a inventé l’écriture et on a inventé des mots nouveaux. Une maudite génération est formée. Maudite car aucune équivalence pour ses diplômes et aucune valeur internationale. On l’ a enfermé dans un dialecte bien marocain car même si l’arabisation avait quelques imperfections, c’est tout de même une langue utilisée par 1 milliard et demi de personnes dans le monde.
Maudite car quand elle cherchera du travail, elle se trouvera confrontée à des entreprises et des groupes qui ne communiquent qu’en français et exigent un niveau professionnel en anglais. Déjà les arabisants avaient du mal ! Regardons la réalité des recrutements en face !
Et finalement que fait-on des échanges internationaux avec certains pays d’Afrique ? Les étudiants étrangers qui viennent poursuivre leurs études au Maroc car l’enseignement supérieur est en Français et qui représentaient une fierté pour le Maroc et une reconnaissance de la qualité de ses enseignements.
Alors bien sûr, on pourra toujours philosopher sur le rapprochement entre la langue maternelle et la langue d’enseignement, on pourra toujours argumenter et penser que théoriquement c’est une belle solution. Mais pitié, réfléchissons aux conséquences ! Malgré de nombreux efforts entrepris par le Maroc dans de nombreux domaines économiques, le déficit du développement du système éducatif demeure un frein pour son développement social. N’enfonçons pas notre beau pays et n’anéantissons pas tous les efforts de développement réalisés !
Samia Rkha
Professeur de l’enseignement supérieur
coach scolaire