23/03/2026
CEMAC : La bombe à retardement des créances douteuses
Ce que les chiffres révèlent vraiment
Analyse financière — BM Éval’3P Consulting
N’Djaména, Mars 2026
📊 Le constat brut : une décennie de dégradation silencieuse
Les chiffres publiés par SikaFinance méritent qu’on s’y arrête longuement. Entre 2010 et 2023, le taux de créances douteuses dans les bilans bancaires de la CEMAC est passé de 6,9 % à 19,1 %. Autrement dit, près d’un franc prêté sur cinq ne reviendra probablement jamais dans les caisses des banques. Ce n’est pas une statistique anodine — c’est le signal d’une fragilité systémique qui s’est installée progressivement, sous nos yeux, sans que les réponses politiques ne soient à la hauteur.
En volume, les créances en souffrance dans l’espace CEMAC ont été multipliées par près de quatre entre 2012 et 2022, passant de 495 milliards à 1 917,9 milliards de FCFA. Et la tendance ne s’est pas inversée : à fin mars 2025, la COBAC a confirmé lors de sa concertation annuelle avec la profession que le taux de créances en souffrance dépasse désormais 17 % des crédits bruts.
🇹🇩 Le cas tchadien : une urgence systémique
Le Tchad occupe une position particulièrement alarmante dans ce tableau régional. Avec 31,51 % en 2023 contre 9,92 % en 2010, le pays a connu une dégradation vertigineuse. La Banque africaine de développement confirme ce diagnostic : les créances douteuses représentaient 39,7 % du total des prêts bancaires au Tchad en 2023, contre 36,1 % en 2022 — avec un taux de couverture des risques tombé à seulement 5,8 %.
Deux banques publiques tchadiennes sont en situation critique, mettant en péril la stabilité de l’ensemble du système financier du pays. À quoi tient cette situation ? La réponse est structurelle : l’économie tchadienne demeure largement dépendante du pétrole, dont l’exploitation a débuté en 2003 et permis une croissance annuelle moyenne de 13,7 % jusqu’en 2014 — avant que l’effondrement des prix n’expose brutalement les fragilités du modèle.
S’y ajoute un facteur institutionnel souvent sous-estimé : les lourdeurs des procédures judiciaires, l’insuffisance de magistrats spécialisés dans les contentieux bancaires et les difficultés de réalisation des sûretés constituent des obstacles majeurs à la capacité des banques à renouveler le financement de l’économie.
🌍 Les autres pays CEMAC : des nuances qui n’effacent pas le problème
La Guinée équatoriale affiche 31,15 % en 2023 contre 4,72 % en 2010 — une explosion encore plus spectaculaire en termes relatifs, reflet direct de la dépendance pétrolière d’un micro-État dont les revenus ont chuté avec les cours.
La Centrafrique (16,22 %) et le Congo (15,22 %) s’inscrivent dans une dynamique similaire. La BEAC souligne l’accumulation d’arriérés de paiement par les États, mettant en difficulté de nombreux prestataires publics eux-mêmes endettés auprès des banques — un effet de chaîne qui alimente directement la progression des créances douteuses.
Cameroun (12,89 %) et Gabon (7,58 %), mieux positionnés sur le graphique 2023, ne doivent pas se rassurer trop vite : en 2024, les créances douteuses ont bondé de 31,4 % au Gabon et de 14,5 % au Cameroun selon le rapport de la COBAC. Le Gabon a atteint un niveau inédit de 171 milliards de FCFA de créances douteuses.
⚙️ Les causes profondes : au-delà des apparences
L’analyse sérieuse de cette crise invite à dépasser les explications de surface. Trois niveaux de causalité s’articulent :
1. La dépendance aux matières premières
Tous les pays de la CEMAC sont, à des degrés divers, des économies de rente. Quand les prix du pétrole, du bois ou des matières premières s’effondrent, les recettes publiques chutent, les États accumulent des arriérés, les entreprises sous-traitantes ne sont plus payées, et les emprunts bancaires ne sont plus remboursés. C’est une transmission quasi-automatique.
2. Les défaillances de gouvernance bancaire
La BEAC identifie deux séries de facteurs : structurels d’abord — insuffisance des dispositifs de gestion des risques au sein des banques, qui privilégient les objectifs commerciaux au détriment d’une analyse rigoureuse du risque de crédit — et conjoncturels ensuite, liés aux difficultés persistantes post-Covid et au ralentissement économique global.
3. L’État comme premier débiteur défaillant
Selon des notes d’analyse du FMI, la montée des créances douteuses est davantage le fait des États et des entités qui leur sont rattachées que des emprunteurs individuels ou des entreprises. Ce paradoxe est fondamental : dans des économies où les banques ont longtemps trouvé dans l’État un client supposément sûr, ce dernier s’est révélé être, en réalité, le premier vecteur de contagion du risque.
💥 Les conséquences : le cercle vicieux du sous-financement
Quand les créances douteuses s’accumulent, les banques sont contraintes de constituer des provisions — des réserves comptables destinées à couvrir les pertes anticipées. Ces provisions augmentent les charges et réduisent les bénéfices nets ; dans le même temps, les créances douteuses peuvent artificiellement gonfler le total du bilan si elles ne sont pas correctement évaluées.
Le résultat est un durcissement du crédit : les banques prêtent moins, à des taux plus élevés, à un nombre plus restreint d’emprunteurs jugés solvables. Ce sont in fine les PME, les artisans, les agriculteurs — ceux qui ont le plus besoin de financement et le moins accès aux circuits alternatifs — qui paient le prix de la défaillance des grands emprunteurs publics.
🔧 Ce que les régulateurs font — et ce qu’il faudrait faire davantage
La BEAC et la COBAC ne sont pas restées inertes. Depuis le 1er janvier 2026, la CEMAC a durci sa réglementation bancaire avec un nouveau règlement renforçant les exigences de gestion du risque pour les banques commerciales. C’est un signal positif, mais tardif.
Ce qu’il faudrait en parallèle :
• Diversification économique réelle — pas seulement dans les discours de planification, mais dans les politiques budgétaires concrètes. L’agriculture, le numérique, le tourisme, l’agro-industrie : ces secteurs existent, mais ils restent sous-financés parce que sous-garantis.
• Réforme des registres de garanties et du droit des sûretés — pour que les banques puissent effectivement récupérer les actifs en cas de défaut, ce qui renforcerait la confiance dans l’octroi de crédit.
• Assainissement des arriérés de l’État — un calendrier crédible de remboursement des dettes intérieures permettrait de briser la chaîne de contamination entre finances publiques et bilans bancaires.
• Renforcement des capacités d’analyse du risque — la sophistication des outils de credit scoring, y compris digitaux, doit s’accélérer dans une zone où l’informel reste dominant.
📌 Conclusion : un avertissement, pas une fatalité
Les créances douteuses dans la CEMAC ne sont pas une fatalité africaine — elles sont le symptôme prévisible d’économies qui n’ont pas encore réussi leur transition productive. Le graphique de SikaFinance que nous commentons ici devrait figurer dans chaque réunion de cabinet ministériel, chaque conseil d’administration de banque centrale, chaque forum économique sous-régional.
La question n’est plus de savoir si le système bancaire de la CEMAC est fragilité. Il l’est. La question est de savoir si nos gouvernements, nos régulateurs et nos institutions financières ont la volonté — et la rapidité d’exécution — pour inverser une tendance qui, si elle se poursuit, finira par compromettre durablement la capacité de financement de nos économies.
L’horloge tourne.
Sources et références
SikaFinance — Créances douteuses CEMAC 2023
COBAC — Rapport Annuel 2024
BEAC — Note de politique monétaire 2025
Banque africaine de développement — Perspectives économiques Tchad 2024
Fonds Monétaire International — Notes d’analyse CEMAC 2023–2024
Agence Ecofin / Investir au Cameroun — Données bancaires CEMAC 2024–2025